Ne vous déplaise, en chantant la Marseillaise…

Sanglant, féroce, égorger, fers, outrage, impur, esclavage, cohortes, terrasser, enchaînées, joug, vil, despotes, perfides, opprobre, parricides, coups, victimes, déchirer, vengeurs, venger, expirer, ennemis, cercueil…

Cette suite de mots n’est pas la palette d’un polar ni le pitch d’un film gore. Ils sont tous extraits des premiers couplets de l’hymne national français connu sous le nom de La Marseillaise. Si vous en doutez, allez vérifier sur le site officiel de l’Élysée, vous y avez droit aux six premiers couplets. Y a-t-il un français dans la salle qui les sache par cœur ? Non ? Et parmi les hommes politiques ? Non plus ? Ah si, on m’en signale un dans le fond de la salle ! Mais dans l’ensemble… « Ah que voilà de mauvais citoyens ! » Rassurez-vous, la génération qui monte rattrapera tout ça puisque l’apprentissage de l’hymne national est obligatoire dès la maternelle et le primaire (Loi Fillon 2005). Paraît que c’est comme ça aussi aux États-Unis, en Autriche et en Serbie. Bonjour les références ! Et j’oublie peut-être la Corée du Nord. Quoi qu’il en soit, il n’est pas mentionné si nos chères têtes blondes doivent connaître le chant patriotique dans son intégralité. Mais que serait l’intégralité, au demeurant ? Six couplets, huit, quinze ? Au fait, combien y en a-t-il ? Et puis, de quelle Marseillaise parle-t-on ? Quelle version officielle et jusqu’à quand ?

À ceux qui croiraient que l’hymne national est immuable, je propose ce petit intermède historico-politico-cocorico-musical. On se détend, c’est pour rire.

Pourtant, on ne devrait pas rire. On ne badine pas avec La Marseillaise, bien que personne n’ait dit s’il est autorisé d’en pleurer. Depuis 2005, ça peut coûter six mois de taule et 7 500 € d’amende si le « délit d’outrage » envers le drapeau ou l’hymne national est constitué. Plusieurs associations et syndicats d’enseignants condamnent néanmoins cette obligation qui incite les enfants, dès l’école primaire, à chanter qu’un sang impur doive abreuver nos sillons. Reste à savoir où commence l’outrage et qui en décide. En octobre 2007, Christine Boutin elle-même propose de changer l’ordre des couplets en cas d’élection à la fonction présidentielle, afin de rendre l’hymne national « moins sanguinaire et moins révolutionnaire ». Sacrée Christine ! Juste changer l’ordre ! C’est vrai qu’une élection de Sarkozy se doit d’être propre. Mais cacher la poussière sous le tapis suffira-t-il ?

Normalement, madame, une version officielle est une version officielle, comme celle-ci après, dont on ne saurait douter du patriotisme. (malgré une petite surprise si vous allez au bout de la vidéo).

N’accablons pas ce soldat inconnu pour son oubli du salut final. Il n’y a pas là d’outrage caractérisé. On peut être bon patriote et mauvais acteur. Ce dernier-là connaissait pour le moins les paroles des deux premiers couplets. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?  À toute fin utile, puisque tout le monde doit les connaître, l’Élysée ne pouvait pas faire moins que de publier les paroles de la Marseillaise sur le site officiel du gouvernement. On peut s’étonner toutefois d’y trouver aussi une version anglaise, dont on ne saura jamais si c’est pour faire plaisir à Obama ou à la perfide Albion.

To arms, oh citizens!

Form up in serried ranks!

March on, march on!

And drench our fields

With their tainted blood !

Nous dirions bien que ça frôle le ridicule, si n’était cette horreur : « And drench our fields with their tainted blood ». Ah, ce fameux sang impur qui abreuve nos sillons et fait couler tant d’encre. Un débat qui n’est pas nouveau. Revisitons Jean Jaurès, déjà en 1903, faisant l’éloge de la Marseillaise dans le même temps qu’il s’interrogeait sur le sens des paroles :

 « Mais ce n’est pas seulement sur la forme que porte la controverse ; c’est sur les idées. Or, je dis que La Marseillaise, la grande Marseillaise de 1792, est toute pleine des idées qu’on dénonce le plus violemment dans L’Internationale. Que signifie, je vous prie, le fameux refrain du “sang impur” ? — “Qu’un sang impur abreuve nos sillons !”, l’expression est atroce. C’est l’écho d’une parole bien étourdiment cruelle de Barnave. On sait qu’à propos de quelques aristocrates massacrés par le peuple, il s’écria : “Après tout, le sang qui coule est-il donc si pur ?” Propos abominable, car dès que les partis commencent à dire que le sang est impur qui coule dans les veines de leurs adversaires, ils se mettent à le répandre à flots et les révolutions deviennent des boucheries. Mais de quel droit la Révolution flétrissait-elle de ce mot avilissant et barbare tous les peuples, tous les hommes qui combattaient contre elle ? »

(Jean Jaurès, « Marseillaise et Internationale », La Petite République socialiste, 30 août 1903.

On peut toujours tergiverser sur les différentes interprétations, dont celle qui voudrait que ces paroles soient une référence aux révolutionnaires qui ont le sang impur contrairement aux aristocrates au sang « noble » !  Peut-être est-ce dans ce sens que, dans son roman Les Misérables, Victor Hugo peut faire dire à Gavroche :

« En avant les hommes ! Qu’un sang impur inonde les sillons ! Je donne mes jours pour la patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini ! Mais c’est égal, vive la joie ! Battons-nous, crebleu ! J’en ai assez du despotisme. »

Rappelons-nous simplement que, écrite par Rouget de Lisle en 1792 pour l’armée du Rhin à la suite de la déclaration de guerre de la France à l’Autriche, La Marseillaise est à l’origine un chant de guerre révolutionnaire et un hymne à la liberté. C’est le 14 juillet 1795 (26 messidor an III) qu’elle fut décrétée chant national par la Convention, avant d’être interdite sous l’Empire et la Restauration, puis remise en valeur lors des Trois Glorieuses, les 27-28-29 juillet 1830.

En 1792 (donc sitôt créée), le ministre de la Guerre, Joseph Servan, fait supprimer le 8e couplet jugé trop religieux, tel autre parce que trop violent. Au final la version intégrale de la Marseillaise compte quinze couplets, bien que ramenés « officiellement » à six aujourd’hui. Cette « version officielle » est adoptée en 1887, réaffirmée en 1946 et en 1958.

Pour la suite de notre intermède, il n’est pas inutile de savoir que, sous son mandat de Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing a fait diminuer le tempo de la Marseillaise afin de retrouver le rythme original de 1887. Mais, désolé pour Valery, les vidéos suivantes ont tendance à démontrer que le tempo est affaire de goût et d’époque (et pas seulement), et qu’il reste toujours délicat de décider d’un délit d’outrage. Question tempo, par exemple, Baden Powell était-il outrageant ?

Par ailleurs, chanter étant tout de même une affaire de chanteurs et chanteuses, nombreux s’y sont attelés. Pas question de les citer mais j’ai retenu Johnny Hallyday, Michel Sardou (deux fois) ; Mireille Mathieu (trois fois dont le 6 mai 2007 pour l’élection de Nicolas Sarkozy), Valéry Giscard d’Estaing et son accordéon (le ridicule ne l’a jamais tué). Plus sympa, Yannick Noah l’a chantée avec les Enfoirés pour les Restos du Cœur. (Cela dit, par respect pour Coluche, ils auraient pu trouver autre chose que l’hymne national, tant l’existence même des Restos du cœur est un aveu d’échec de tous les gouvernements). Citons en vitesse l’américaine Jessy Norman, qui a essayé de rendre cet honneur à la France en prêtant sa voix (1989) lors du bicentenaire de la Révolution Française. Ou Lââm, qui s’y essaiera elle aussi un triste 14 octobre 2008, pas de chance, sous les sifflets d’un match de foot. Mais tous ces jeunots avaient été précédés par Mouloudji, Marc Ogeret, Édith Piaf, Placido Domingo, Claude Bolling et sa version jazz, version cependant loin du petit régal qu’est la version de Stéphane Grappelli et Django Reinhardt. C’est dommage qu’on n’ait pas les images, mais c’est 2mn 45 de bonheur.

On se souvient par ailleurs de la version reggae que Serge Gainsbourg enregistre en 1979 sous le titre de Aux armes et cætera. Au cours de l’un de ses spectacles, des parachutistes le prennent à partie et distribuent des tracts auprès du public. Spectacle terminé, Gainsbourg va à leur rencontre et entonne, a cappella, la version officielle de la Marseillaise. Les paras n’ont d’autre choix que de se figer au garde-à-vous, et Gainsbar termine sa prestation en leur adressant un bras d’honneur (L’était pas obligé mais ça fait du bien). Deux ans plus tard, il achète le manuscrit original du Chant de guerre de l’armée du Rhin lors d’une vente aux enchères et déclare après coup : « J’étais prêt à me ruiner ».

Question tempo, Gainsbourg n’est pourtant pas le premier musicien à y aller du sien. Mozart intègre les douze premières notes de l’hymne dans un concerto, et Stravinsky la transcrit pour violon solo. Berlioz l’arrange par deux fois, Schumann l’inclus dans le premier mouvement du Carnaval de Vienne, (par défi envers Metternich qui a interdit la Marseillaise à Vienne). Liszt en fait une fantaisie pour piano, le thème est repris par Tchaïkovski , et Chostakovitch l’utilise pour la musique de son film La Nouvelle Babylone, en la superposant parfois avec le french cancan d’Offenbach. C’est peut-être cette version de Chostakovitch qui inspira notre iconoclaste national Jean Yanne, si l’on en juge par cet extrait du film « Liberté, Égalité, Choucroute ».


La Marseillaise (par Jean Yanne) par elpiche

Révolutionnaire ou pas, la Marseillaise aura illustré plus d’une cause. On sait qu’il y eut une version boulangiste, une version corse (« Adieu, Berceau de Bonaparte/ Corse, notre île de Beauté… »), on sait moins que le texte de l’Internationale (hymne communiste) est écrit à l’origine sur l’air de la Marseillaise, en 1871, et qu’il faudra attendre dix-sept ans pour qu’un certain Degeyter compose l’air actuel. (Si vous avez en tête les paroles de l’Internationale et l’air de la Marseillaise, essayez-donc. Vous allez voir que ce n’est pas si facile de chanter sans dérailler de l’une à l’autre.)

En vrac on pourrait citer La Marseillaise des Montagnards (bretons), La Marseillaise noire (écrite à la Nouvelle Orléans), La Marseillaise des libres penseurs (anonyme), La Marseillaise fourmisienne, La Marseillaise des catholiques, la Marseillaise Milanaise, la Marseillaise des cotillons (hymne féministe en 1848 !). Mais c’est à Gaston Couté qu’on doit La Marseillaise des requins, qu’on peut donc é-Couté ci-après, dès fois qu’ça vous en bouche un coin, mon colon !


La Marseillaise des requins – Gaston Couté par sullymu

On ne compte plus les tentatives de réécriture du texte, et plusieurs personnalités ou associations proposent encore des textes de révision de la Marseillaise. En 1990, soutenu par des personnes telles que l’Abbé Pierre et Théodore Monod, le Père Jean Toulat milite « Pour une Marseillaise de la Fraternité » et tente d’obtenir une révision des paroles. J’ai retrouvé dans mes archives cette « Marseillaise de la Paix », sur des paroles de Marcel Robert Rousseaux. Le document ci-dessous est en piteux état mais témoigne de ces versions qui ont régulièrement tenté leur chance sans qu’on ait eu à reconnaître le délit d’outrage. Voici par exemple les paroles que proposait le sieur Rousseaux. (copyright 1933)

Assez de deuils, assez de guerres

Ce que nous voulons, c’est la paix.

Nous renverserons les barrières

Pour marcher avec le progrès (bis)

Si par malheur, malgré nos larmes,

On nous enlevait nos enfants

Pour les tuer, gare aux tyrans !

Ils devraient payer cher nos alarmes.

Refrain :

Frères, plus de canons

Place pour la raison

Luttons, luttons

Pour qu’à jamais

Sur nous règne la paix.

(…)

Finies ces querelles de races

Qui font la joie des profiteurs

Que l’amour à jamais remplace

La haine qui pervertit les cœurs (bis)

Parmi nous, s’il est des apôtres,

Qu’ils soient ouvriers, paysans,

Docteurs, avocats, commerçants,

Qu’ils se lèvent pour guider les autres.

Sans doute est-ce pour ce même esprit que le 26 mars 2011, le chanteur Graeme Allwright s’est vu interdire la reprise en chœur de sa Marseillaise version pacifiste. Le maire de Lagord Jean-François Douard a demandé aux organisateurs du concert que la version de Graeme Allwright de la Marseillaise ne soit pas chantée : « Il y a des trucs sur lesquels je ne transige pas. La Marseillaise est sacrée. C’est notre hymne national et je crois bien être un des rares à la connaître entièrement. (Ah zut alors ! Rien que pour me faire mentir il y en a au moins un dans la salle…) La version de Gainsbourg m’avait amusé, poursuit-il, celle là pas du tout. C’est une version dévoyée. Je ne veux pas entendre cette chanson dans ma commune. Je suis peut-être un vieux con, mais c’est comme ça ». C’est la première fois qu’un maire s’oppose à cette Marseillaise pacifiste.

Pour sa part, Graeme Allwright campe sa position: « Je la chanterai de toutes façons. Seul et a capella s’il le faut mais je la chanterai. Et je demanderai aux spectateurs de choisir de chanter en leur âme et conscience ou non ». Dont acte. Depuis octobre 2005, l’artiste interprète cet hymne détourné dans ses concerts et distribue le texte aux spectateurs pour qu’ils le reprennent avec lui. Il ne considère pas son détournement comme un outrage à La Marseillaise mais comme une version pacifiste, notamment à destination des enfants. « En 1792 à la suite de la déclaration de guerre du Roi d’Autriche, Rouget de l’Isle compose « Le chant de Guerre pour l’armée du Rhin ». En regardant à la télé des petits enfants obligés d’apprendre ces paroles épouvantables, j’ai été profondément peiné, et j’ai décidé d’essayer de faire une autre version de La Marseillaise. Le jour où les politiques décideront de changer les paroles de La Marseillaise, ce sera un grand jour pour la France.”


la nouvelle marseillaise par makdamassakr

On n’en finirait pas de citer toutes Les Marseillaises, mais comment passer sous silence celle de la Courtille ? Son nom exact est « Le retour du soldat ». Cet hymne ayant repris la forme et l’air de La Marseillaise, il a fini par être plus connu sous ce nom de «Marseillaise de la Courtille ». Il serait l’œuvre du chansonnier Antoine Antignac ou du librettiste et auteur de théâtre Michel-Jean Sedaine (1792). Il s’agit en fait d’un hommage à la cuisine française. J’en terminerai donc là-dessus pour rester dans cette autre tradition qui veut qu’en France tout se termine par des canons et des chansons. En attendant que des paroles moins guerrières viennent rehausser notre hymne national (le débat reste ouvert), tentons au moins que les canons ne soient pas ceux de 14-18 ni ceux de 39-45, mais plutôt des canons à boire et des canons à chanter. Au prochain repas entre amis, laissez-vous aller. Vous verrez que ça fait du bien de chanter ça et… Tiens, on va même apprendre les six couplets !

La Marseillaise de la Courtille

Refrain :

A table, citoyens,

Videz tous les flacons,

Buvez, mangez, qu’un vin bien pur

Humecte vos poumons !

– 1 –

Allons enfants de la Courtille,

Le jour de boire est arrivé,

C’est pour nous que le boudin grille,

C’est pour nous qu’on l’a conservé (bis)

Ne vois-tu pas dans la cuisine

Rôtir des Dindons et Gigots !

Ma foi, nous serions bien nigauds

Si nous leur faisions triste mine.

– 2 –

Décoiffons chacun sept bouteilles

Et ne laissons rien sur les plats.

D’amour faisons les sept merveilles,

Au milieu des plus doux ébats (bis).

Pour nous français ah, quel outrage,

S’il falloit rester en chemin

Que Bacchus par son jus divin

Élève encore notre courage

– 3 –

Tremblez Lapins, tremblez Volailles,

Ou bien prenez votre parti !

Ne tremblez que dans nos entrailles,

Pour apaiser notre appétit. (bis)

Tout est d’accord pour vous détruire,

Chasseurs et gloutons tour-à-tour,

Peut être viendra-t-il un jour

Où c’est vous qui nous ferez cuire.

– 4 –

Quoi des cuisines étrangères,

Viendraient gâter le gout français !

Leurs sauces fades ou légères

Aurait le veto sur nos mets (bis)

Dans nos festins quelle déroute !

Combien nous aurions à souffrir !

Nous ne pourrions plus nous nourrir

Que de fromage, ou de choucroute.

– 5 –

Amis, dans vos projets bachiques,

Sachez ne pas trop vous presser,

Épargnez ces poulets étiques,

Laissez-les du moins s’engraisser. (bis)

Mais ces chapons d’aristocrates,

Chanoines de la basse-cour,

Qu’ils nous engraissent à leur tour

Et n’en laissons rien que les pattes.

– 6 –

Amour sacré de la bombance,

Vient élargir notre estomac,

Quand on pense à panser sa panse

Faut-il consulter l’almanach. (bis)

Du plaisir de manger et boire

Nous te devons l’invention ;

Sauve-nous de l’indigestion

Pour que rien ne manque à ta gloire.

 

Bon d’accord, une petite dernière pour la route, citoyens ! De la part de Lionel L., simple citoyen mais bon guitariste. Et sans outrage, j’espère.

 

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