Nichon, Nibar, et les amis du président

Alors que les magistrats français chargés de l’affaire Takieddine s’apprêtent à solliciter une entraide judiciaire avec la Colombie, Mediapart dévoile que les policiers colombiens s’étaient déjà rendus sur place il y a deux ans, soupçonnant quelque opération de blanchiment. Dans le collimateur : les propriétés Palmera et Cactus (à Nilo, en Colombie), mais aussi deux bars aux doux noms évocateurs de Le Nibar et Le Nichon. Ça ne s’invente pas ! Du moins, pour l’inventer, faut-il avoir une certaine tournure d’esprit, vous en conviendrez. Où l’on peut s’inquiéter c’est lorsque cet état d’esprit est celui des tristes sires Thierry Gaubert et Jean-Philippe Couzi.

Le premier, ancien conseiller et ami de Nicolas Sarkozy, est aujourd’hui mis en examen dans l’affaire Takieddine (affaire Karachi et autres, notamment l’intervention française en Lybie). Gaubert doit par ailleurs comparaître devant le tribunal correctionnel de Nanterre ces prochains mois dans une affaire de détournements présumés au 1% logement. Des faits commis alors qu’il était collaborateur au cabinet du maire de Neuilly qui n’était autre que le même Sarkozy, qui le mariera vers la fin des années 80. On notera son passage aux ministères du budget et de la communication jusqu’en 1995, avant d’être aujourd’hui conseiller du président du groupe Banques populaires-Caisse d’épargne.

J-P Couzi (à gauche) avec Olivier Dassault

Le second, Jean-Philippe Couzi, témoin de mariage du président avec Carla Bruni, est surtout l’ami de Nicolas Bazire, actuellement n°2 du groupe de luxe LVMH du milliardaire Bernard Arnault. On se garderait bien de faire de l’amalgame, mais c’est fou ce que ces gens-là sont liés. Si le président préfère le yacht de son ami Bolloré pour clore les frais de c(h)ampagne de son élection, c’est plutôt à bord de celui de Ziad Takieddine qu’on retrouvera le sieur Gaubert, yacht également prisé par  Jean-François Copé, par Brice Hortefeux, voire Dominique Desseigne, propriétaire du Fouquet’s où Nicolas Sarkozy fêtera son élection en 2007. Au demeurant, d’autres investissements de Couzi dans un hôtel à Santa Marta (côte nord des Caraïbes) sont également dans le collimateur des enquêteurs.

Gaubert et Desseigne sont sur un bateau. Takieddine tombe à l'eau...

Tout aurait pu relever du domaine privé, si ce n’est que le Nichon et le Nibar, ouverts respectivement en 2003 et 2005, ainsi que la construction précédente (2001) des villas de Thierry Gaubert et son ami Jean-Philippe Couzi sont des opérations immobilières sous couvert de sociétés off-shore. Ce qui signifie non déclaré au fisc français, ce qui n’est pas sympa vis-à-vis des copains puisqu’en 2003 Gaubert est chargé de mission auprès de Jean-François Copé, au secrétariat d’État des relations avec le Parlement.Mais comment déclarer ce dont on n’est même pas au courant de l’existence ?

Car c’est ainsi que Gaubert va commencer à se défendre en septembre dernier lorsque la justice lui demande des explications sur cette finca au cœur de la cordillère colombienne, cette modeste maison baptisée Cactus.

La villa Cactus

« J’ai récupéré ces documents dans le cadre de ma procédure de divorce. Je ne suis pas concerné par ces documents. Je ne connais pas la signification du terme « Nilo »/ »Cactus ». » commence par dire Gaubert qui ne reconnaît même pas les bâtiments sur les photos trouvées lors de la perquisition. (Voyez à quel point la politique les perturbe, ils ne reconnaissent plus leurs baraques…)

Un mensonge qui ne pourra être soutenu bien longtemps lorsqu’on sait qu’en plus d’être le nom de son petit palais colombien, Cactus était aussi le mot de passe de son ordinateur, de son mail et de son I-Pad. Et plus gênant encore lorsque la justice découvrira que c’est le nom d’un trust qu’il a ouvert aux Bahamas au nom de son épouse (Hélène de Yougoslavie) à la demande, dit-il, de la banque Pictet de Genève où se trouvent d’autres avoirs dissimulés au fisc français. « Le trust s’appelle Cactus, mais cela n’a rien à voir avec la propriété de Nilo », soutenait encore l’ami de Nicolas Sarkozy le 21 septembre. C’est pourtant à partir de ce compte occulte que M. Gaubert rétribuera régulièrement Couzi qui s’occupe en son absence de tenir à jour les comptes pour frais d’entretien de la villa Cactus, les travaux et impôts, encaissements des loyers Nichon-Nibar, etc. Selon les derniers développements de l’enquête française, ce compte serait encore créditeur à hauteur de 2,6 millions de dollars.

La villa Palmera

Même s’il n’y a rien de mafieux là-dedans, on ne pourra que sourire à l’idée que la villa Palmera comme la villa Cactus (invisibles depuis la route) ont été louées pour une série colombienne au titre explicite de Las Munequitas de la Mafia, ce qu’on peut traduire par Les Petites Poupées de la Mafia ! Eh non, tout ça ne s’invente pas ! En tout cas, Thierry ne peut pas compter sur son épouse Hélène pour discréditer les rumeurs. Aux policiers qui l’interrogent le 8 septembre, elle avoue qu’en 2006 son amie Astrid Betancourt (la sœur de la kidnappée et épouse du sieur Couzi) l’avait informée « qu’il y avait une ambiance de débauche morale. Elle m’a raconté, alors que mon fils était en vacances chez son père, que quatre prostituées très jeunes se trouvaient avec Thierry et qu’elles se promenaient nues dans la maison. Cela m’a profondément bouleversée pour mon fils, qui était alors âgé de neuf ans.»

de g à d, Takieddine, Gaubert et Dassault

On espère que d’autres membres du clan n’auront pas été les témoins malencontreux de ces petits travers. On pense plus particulièrement au marchand d’armes Ziad Takieddine, venu à Cactus ou à Palmera en toute amitié, mais aussi à Olivier Dassault, député UMP et patron de Dassault Communication, à Alexandre de Juniac, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy au ministère du budget (1993-95) puis de Christine Lagarde, aujourd’hui patron d’Air France, qui tous ont pu apprécier le bon air de la selva colombienne. Un si bon air, et puis une vie si peu chère ! La maison de Thierry n’a coûté que 600.000 dollars et ce ne sont pas les frais de personnels (une dizaine d’employés lorsque le patron est là) qui vont grever le budget. Des salaires à 150 dollars mensuels, tu as raison, Thierry, la Colombie c’est pas cher.

Une petite idée de la terrasse Cactus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On aurait aimé vous en dire plus sur Brice Hortefeux qui devait être entendu cette semaine par la justice au sujet de ses échanges téléphoniques avec Gaubert, mais la séance a été reportée. Aujourd’hui (jeudi 8 décembre 2011) on apprend que le parquet de Paris a refusé de transmettre le procès-verbal de l’audition de Brice Hortefeux le 30 septembre aux juges Renaud van Ruymbeke et Roger Le Loire qui enquêtent sur l’affaire Takieddine.

Pour tout savoir sur le dossier Takieddine : http://www.frenchleaks.fr (documents libres d’accès, un grand merci à Mediapart).

En attendant la suite du feuilleton, nous vous invitons à lire (si vous y arrivez) l’échange qui a eu lieu entre Thierry Gaubert et son épouse Hélène de Yougoslavie, suite au petit coup de fil amical que Brice Hortefeux lui avait passé pour l’avertir que sa femme balançait grave. Vous devriez convenir après lecture qu’il est édifiant de noter à quel point ces hommes d’une république « exemplaire » parlent à leur femme, mentent à la justice, et combien leur maîtrise de la langue française n’éclaire pas qu’ils puissent se retrouver aux postes de conseillers du président. Un président qui, il est vrai, pour être un ancien avocat d’affaires, ne s’illustre pas spécialement par son langage châtié. Gageons qu’il fera quelques progrès lorsqu’il reprendra son ancien métier après les prochaines élections.

La princesse Hélène de Yougoslavie

Voici donc l’échange entre Thierry et Hélène Gaubert

Thierry : « Vraiment c’est con de le dire que tu mentes à la police par téléphone, vraiment c’est con. »

Hélène : « De quoi?»

Thierry : « Tu m’as dit « tu me demandes de mentir à la police » et tout ça par téléphone. »

Hélène : « Ah, ben oui mais bon »

Thierry : « Alors euh, attends je vais te dire que dans la vie c’est vrai tu n’es pas très intelligente, t’es toute seule et là tu comprends rien, c’est comme ça, t’as pas fait d’études, bon je te demande d’essayer de faire un effort parce que ce que je te dis c’est la réalité, si tu ne comprends pas ça, c’est dramatique. On est mariés. »

Hélène : « Oui. »

Thierry : « C’est-à-dire que dans le statut français, dans le droit français, ce qui m’arrive à moi t’arrive à toi et ce qui t’arrive à toi m’arrive à moi, ça veut dire qu’on a le même foyer fiscal, ça c’est un truc que les avocats de divorce savent et que les femmes ne se rendent pas compte, donc si, si tu veux m’emmerder, si tu m’emmerdes moi mais tu t’emmerdes toi aussi, parce que, c’est pas que tu es censée ne rien savoir »

Hélène : « Ben, si euh c’est marqué vendre…»

Thierry : « Bah vendre, ça ils s’en foutent, nul n’est censé ignorer la loi, c’est marqué, nul n’est censé ignorer la loi. Tu peux pas t’en tirer (inaudible) (et signer sur les plans) ça ne marche pas, surtout qu’il y aura un juge très chiant donc euh ne crois pas, c’est contre ton intérêt à toi.

On a intérêt dans cette affaire à être très soudés, parce que comme, comme on est mariés, il n’y a pas de vol entre époux, c’est la même chose. Donc si j’ai des problèmes t’as des problèmes, si t’as le vol, j’ai le vol, il faut vraiment que tu comprennes et n’écoutes pas tes connasses de copines, (t’as ta vie.., elles s’en mêlent), si t’écoutes des gens comme ça tu vas pas loin, (inaudible) Bon, dans cette période là je ne sais pas ce qui va arriver, on n’a pas intérêt à se tirer dans les pattes parce que si, si moi je coule tu coules avec. »

Hélène : « Oui ben oui »

Thierry : « D’accord »

Thierry : « Bon ça euh, bon alors euh je voulais te dire pour l’histoire de la police, bon, je ne sais pas mais, je ne sais pas exactement si, je vais voir si je peux régulariser les choses. Bon euh, on en parlera début septembre avant que tu sois convoquée mais ce ne sera pas tout de suite, ce qu’il faut, tu dois absolument dire ça car si tu dis le contraire je t’assure ça sera mauvais pour moi et ce qui est mauvais pour moi est mauvais pour toi et n’écoutes pas les gens qui disent ça parce que ce sont des cons, ils s’en foutent. Tu sais il y a une phrase qui dit les concierges sont pas les payeurs. »

Hélène : « Hum, hum. »

Thierry : « C’est facile de dire, « faut faire ça, c’est un salaud… », tu zappes, écoutes-les et tu verras où tu en seras après, vraiment je te garantis que ça va pas, bon alors, tu dis simplement c’est un compte que euh, effectivement qui est à mon nom, que j’ai ouvert il y a très longtemps, il y a prescription, c’est à dire il y a plus de dix ans, il a été ouvert en 2001, tu sais ce que c’est la prescription ? »

Hélène : « Oui, oui, ça oui, oui. »

Thierry : « Donc il y a prescription à cause des délais et je l’ai ouvert parce que j’avais des héritages de ma famille qui vivait à l’étranger, voilà ils donnaient de l’argent, je ne sais pas combien il y a dedans, très bien, et voilà c’est mon mari, non, je ne sais pas moi, il y a longtemps, c’est ma famille, quelle famille ? Ma famille qui vivait à l’étranger.»

Hélène : « Oui mais ils vont savoir d’où ça vient ?’

Thierry : « Non, non. Ca c’est important, l’argent, non je t’explique, l’argent est arrivé euh, l’argent qui est en Suisse là, en fait je l’ai sorti (ou il est sorti) de Suisse et je l’ai mis là-bas or cet argent, les coupures, maintenant il n’y a plus la trace, ils ne savent pas d’où vient l’argent, bon cet argent même (s’ils analysent ou ils vont enquêter à la police) mais ils ne pourront jamais savoir, on ne garde pas d’archives au cabinet, donc on est tranquille là dessus.

Ce que vous voulez évidemment c’est les dons d’argent de ma famille, euh bon, bon pourquoi vous ne l’avez pas déclaré ? Parce que ce n’est pas moi qui m’en suis occupée, c’était les gens de ma famille, l’argent de ma grand mère, c’était l’argent de ma grand-mère, (inaudible) d’accord de l’argent qui vient de ma grand mère mais on ne sait pas qui. Bien, après pourquoi vous avez mis vos enfants dessus ? Ben oui c’est normal s’il m’arrive quelque chose comme ça je euh. Alors autre chose, la maison je te cède la maison, ben la maison ça peut être un coupe gorge alors ça peut durer, euh ».

Hélène : « Je ne sais pas combien de mois avant que…»

Thierry : « A l’époque, je sais très bien ce qu’elle valait. »

Hélène : « Ben oui, j’ai demandé c’est normal c’est moi qui veut divorcer, j’ai besoin de connaître. »

Thierry : (inaudible).

Hélène : « Ben si, parce que tu, euh tu mets un peu de pression.»

Thierry : « Non (inaudible).»

Hélène : « Ben à chaque fois t’arrêtes pas de m’en faire, alors euh, de la pression…»

Thierry : « Non, j’t’en fais, j’t’en fais parce que bon, enfin j’t’en fais, donc la maison, tu dis ça, tu dis que moi j’en sais rien, tu dis que je ne suis pas propriétaire de la maison, qu’on a une maison qu’on nous prête, (inaudible) pour m’emmerder mais en réalité je sais qu’il a un terrain avec une petite maison, une petite maison, tu ne dis pas une grande, parce qu’une grande (inaudible) effectivement il a acheté, combien le budget je n’en sais rien, (inaudible)

Ce qu’il faut dire : il a acheté une maison, enfin un terrain avec une petite, petite maison dessus (ça c’est ce qu’il faut dire) et non pas une grande maison… (inaudible) grande maison qu’un ami nous prêtait, un ami nous prêtait à côté… Ou qu’on louait, combien je ne sais pas. En tout cas, on n’a pas de grande maison. »

Hélène : « Ouais d’accord, tout ça c’est en dessous, euh.»

Thierry : « Ouais mais attends (inaudible) la vérité. »

Hélène : « Hum »

Thierry : « Pour moi, t’as intérêt de mentir, parce que je t’ai dit, si les problèmes que j’aurais de moi, ils reviendront sur toi, après, je ne pourrai plus, après je ne pourrai plus, ça je ne pourrai plus payer, quand je pourrai plus ça payer tu fais quoi ? »

Hélène : « Ben je vais chez mes parents. »

Thierry : « Chez tes parents.»

Hélène : « Non mais euh.»

Thierry : « C’est ça que tu veux ? »

Hélène : « Non mais je veux me protéger, point »

Thierry : « Te protéger ? Qu’est-ce que tu racontes ? »

Hélène : « (inaudible).»

note de semaphore.info: à l’exception de la photo de Hélène Gaubert, toutes sont des droits réservés Mediapart.

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