L’affiche rouge

Par Mario. Coup-de-cœur musico-politico-historique.

Le 21 février 1944, cette affiche fut placardée à des milliers d’exemplaires sur les murs de Paris et jusque dans certains villages, cherchant « un effet de peur sur les passants ». Elle faisait partie d’une campagne du gouvernement de Vichy et de l’occupant nazi visant à assimiler des résistants à des terroristes étrangers d’origine juive, commandés par l’étranger. Les dix visages qu’elle montre ne sont qu’une partie des 23 FTP (francs-tireurs partisans) qui seront exécutés le jour même au mont Valérien. L’histoire les retiendra sous le nom de « réseau Manouchian ». Certains n’avaient pas encore 20 ans. Ils seront tous fusillés, à l’exception de la seule femme parmi eux, qui sera décapitée parce que la loi militaire allemande de l’époque interdisait de fusiller les femmes. Peut-être avait-on pensé que celles-là ne méritaient pas qu’on gaspillât une balle de fusil…

Si le réseau était bien dirigé par l’Arménien Missak Manouchian, il n’était pas moins constitué de 23 résistants communistes, pas seulement Arméniens et Juifs qui avaient échappé à la rafle du Rafle du Vel’d’Hiv de juillet 1942, mais aussi des Espagnols rescapés de Franco, ou encore des Italiens qui résistaient au fascisme. Ce réseau faisait partie des mouvements de Résistance communiste – Main-d’œuvre immigrée de la région parisienne.

Immigrés ! Le mot était déjà lâché par la propagande nazie, prêt à toutes les stigmatisations comme il le reste aujourd’hui dans les têtes et le verbe ignoble du clan Le Pen père-et-fille lorsqu’ils voudraient ne voir que du sang sur les mains des communistes. Oui, nos communistes ont du sang sur les mains, ne vous déplaise ! Il est celui qui a jailli lorsqu’ils sont tombés en criant « Vive la France ! », et en ajoutant « Bonheur à tous ! » pour bien ancrer dans les mémoires qu’ils mourraient sans haine en eux pour le peuple allemand.

C’est de ce sang versé que l’affiche reste encore rouge aujourd’hui. Et c’est avec le sang de ces résistants qu’Aragon écrivit en 1955 le poème Strophes pour se souvenir que Léo Ferré mettra en musique en 1959. Depuis, ce poème n’a cessé d’être repris, tel un devoir de mémoire. On pourrait citer Leny Escudero, Jacques Bertin, Catherine Sauvage, Marc Ogeret, Mama Béa ou Bernard Lavilliers, ils sont si nombreux encore à chanter cette mémoire.

Pour illustrer ce coup-de cœur musical j’ai choisi d’en laisser l’honneur à celui qui la chanta le premier, Léo Ferré. La vidéo ainsi que le texte d’Aragon se trouvent après la balise « lire la suite ». Mais puisque j’ai parlé de devoir de mémoire je propose en préalable ce témoignage d’un survivant de ces heures sombres, Henri Carayan, l’un des derniers témoins de l’affiche rouge. Il faut l’entendre expliquer pourquoi, malgré les 230 sabotages à l’actif de Missak Manouchian, « on aurait pu faire mieux » si l’état-major de De Gaulle, alors à Londres, leur avait envoyé assez d’armes et de fusils. (c’est à 2’35’’ environ dans la vidéo)

En images : la version chantée par Léo Ferré, suivie du texte d’Aragon

« Vous n’avez réclamé la gloire, ni les larmes,

Ni l’orgue, ni la prière aux agonisants.

Onze ans déjà ! Que cela passe vite onze ans…

Vous vous étiez servis simplement de vos armes :

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans.

 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes,

Noirs de barbe et de nuit, hirsutes, menaçants.

L’affiche qui semblait une tache de sang,

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles,

Y cherchait un effet de peur sur les passants.

 

Nul ne semblait vous voir Français de préférence,

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant,

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE.

Et les mornes matins en étaient différents.

 

Tout avait la couleur uniforme du givre,

A la fin février pour vos derniers moments,

Et c’est alors que l’un de vous dit calmement :

Bonheur à tous, Bonheur à ceux qui vont survivre !

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand…

 

Adieu la peine et le plaisir, Adieu les roses,

Adieu la vie, adieu la lumière et le vent !

Marie-toi, sois heureuse, et pense à moi souvent,

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses,

Quand tout sera fini plus tard en Erivan.

 

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline :

Que la nature est belle et que le cœur me fend !

La justice viendra sur nos pas triomphants…

Ma Mélinée, ô mon amour, mon orpheline !

Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant…

 

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers, et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient « LA FRANCE ! » en s’abattant… »

 

Pour prolonger ce billet on peut voir ou revoir le film « L’armée du crime » que Robert Guédiguian a consacré à l’histoire du réseau Manouchian.

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