Le grand blond au poignard

Au matin du 3 mars 1957 Mohamed Cherif Moulay, 12 ans, découvre un poignard dans le couloir d’entrée de la maison familiale, dans la Casbah d’Alger. Accrochée à une ceinture de couleur kaki, l’arme git dans un recoin obscur. C’est un oubli des parachutistes français qui ont soumis la nuit précédente son père « à la question ».

Ahmed Moulay, 42 ans a été torturé à l’eau et l’électricité, en présence de ses six enfants et de son épouse, avant d’être achevé d’une rafale de mitraillette. Le supplicié a les commissures des lèvres tailladées au couteau.

Quand il trouve le poignard, Mohamed Moulay le cache dans le placard du compteur électrique de       l’entrée. Les parachutistes reviennent à deux reprises, les jours suivant, mettent la maison à sac. Pour rien. L’enfant se tait. Rania Moulay, elle, se rend au commissariat pour porter plainte. On lui dit : « votre mari est mort au cours d’un règlement de comptes entre fellaghas ».

Apprenant l’épisode, un père blanc, le père Nicolas, s’indigne et intervient. Les gendarmes finissent par ouvrir une enquête. « Pour qu’ils soient obligé d’admettre que ce n’était pas des fellaghas mais des militaires français qui avaient tué mon père, je leur ai donné la ceinture de toile kaki, mais pas le poignard que j’ai détaché de la ceinture et gardé » se souvient Mohamed Cherif Moulay, âgé aujourd’hui de 67 ans.

L’enquête n’aboutira jamais. Le poignard atterrit dans le buffet de la salle à manger ou il y restera jusqu’en 2003, date à laquelle l’envoyée spéciale du Monde à Alger réussit à le rapporter en France.

En acier trempé, long de 25 cm, il s’agit d’un couteau du type de ceux qu’utilisaient les jeunesses hitlériennes, fabriqué par des couteliers allemands de la Ruhr, selon l’enquête mené par le journaliste Sorj Chalandon. La lame porte le nom de J.A. Henckels, fabricant a Solingen. Le manche, en partie recouvert de bakélite noire, est incrusté d’un losange dont l’écusson est tombé dans les années 1970, à force d’avoir été manipulé par les enfants Moulay. Sur le fourreau de ce poignard on peut lire : J.M. Le Pen 1er REP. Cette pièce à conviction sera présentée à la 17eme chambre lors du procès en diffamation intenté par Jean Marie Le Pen contre le Monde le 15 mai suivant.

Cet article et rappel historique vient de (re)- paraître dans le hors-série du Monde (février-mars 2012) Guerre d’Algérie, Mémoires parallèles.

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