1893, l’Affaire d’Aigues Mortes

Claude Mazauric et Danielle Floutier

Le 29 mars à Vauvert, à l’occasion d’une réunion du Front de Gauche spécialement consacrée à la lutte contre le FN et le parachutage de Me Gilbert Collard sur notre 2ème circonscription, l’historien Claude Mazauric a rappelé brillamment et fort à propos cette « Affaire d’Aigues-Mortes » survenue il y a 120 ans, en 1893.

À Sémaphores, nous nous en étions faits les rapporteurs dès notre deuxième numéro de juin 1990 (voir fac-similé en fin d’article). Claude Mazauric nous donne l’occasion de le faire à nouveau à l’attention des jeunes générations et des nouveaux arrivants sur notre Terre de Camargue. Nous dédions particulièrement cette (re-) mise en pages à Étienne Mourrut, enfant du pays, qui n’a jamais raté une occasion de faire valoir les origines italiennes de bon nombre de graulens. Nous souhaitons à tous, y compris au parachuté Collard, la meilleure réflexion possible sur ce double thème de l’immigration et de l’intégration.

survol des Salins dans les années 30 (Les remparts sont en haut à droite)

« Rappelons le contexte économique :

Depuis 1891, l’économie française était engagée dans ce que les économistes appelaient la « grande dépression ». (…) Cela signifiait : mévente pour les agriculteurs, chômage pour les ouvriers, baisse coordonnée des salaires et des revenus populaires, donc tendance à la concurrence entre les travailleurs pour tenter de survivre en courant après l’emploi, même médiocre, en une époque où le syndicalisme libre n’avait que sept ans d’existence et la République était à peine consolidée.

On exploitait ici les salines de Petite Camargue dont l’industrie, l’élevage et la consommation urbaine avaient grand besoin. La Compagnie (privée) des Salins du Midi jouait de la concurrence entre les travailleurs susceptibles d’embauche pour le battage et le levage du sel.

Dès 1892, la préparation de la campagne de récolte du sel pour 1893 alla bon train. La Compagnie cherchait à peser sur la masse salariale en s’ingéniant à mettre en compétition les ouvriers saliniers de manière à les diviser et à réduire les salaires à la journée ou au forfait. Comment ? En recrutant des saliniers ne se connaissant pas et ne parlant pas la même langue, en favorisant l’enfermement dans les identités ethno-culturelles, voire religieuses, en mettant en compétition le coût salarial entre les divers groupes réunis autour de chefs redistributeurs du pactole espéré.

Trois catégories d’ouvriers des salines se mirent ainsi en place : les « ardéchois » (paysans pauvres du Gard, de l’Ardèche et de la Drôme, parlant souvent occitan et natifs du pays proche), les « piémontais » (Italiens de Ligurie et de Campanie, en réalité recrutés en « colle » au pays sous contrat oral temporaire et placés sous la houlette de chefs d’équipe, véritables rabatteurs au service des patrons), enfin des « trimards » semi-vagabonds de tous âges, ouvriers agricoles errants et désespérés, embauchés au jour pour la journée, envoyés au travail en complément des équipes précédentes…

La tension verbale était vive entre tous, nourrie par de multiples comportements plus ou moins hostiles ou démonstratifs, mais une rixe éclate le 16 août, lendemain de la Fête de la Vierge, entre les communautés immigrées d’Italie et autochtones, qui prit vite les allures d’une bataille pour « l’honneur »…

Une rumeur colportée par des « trimards » selon laquelle des italiens, pire des « grecs » (Albanais et Épirotes ?), auraient tué des aigues-mortais, déclenche une émeute que la gendarmerie et le juge de paix ne peuvent maîtriser. Un groupe d’italiens est assiégé dans une boulangerie. Le Préfet du Gard, informé mais passif, convoque la troupe, laquelle met 14 heures pour venir de Nîmes tandis qu’un groupe d’italiens convoyés par un lieutenant de gendarmerie qui avait promis aux émeutiers de les reconduire à la gare pour qu’ils retournent chez eux, ce qu’exigeaient les natifs, est pris pour cible par une foule d’émeutiers…

Bilan sept italiens assassinés, cinquante blessés à coup de bâtons et d’armes à feu dont la moitié resteront infirmes.

Le saviez-vous ? C’est le plus grand massacre d’immigrés que la France contemporaine ait connu. Le procès dépaysé qui suivra ne sera conclu par aucune condamnation : immense scandale judiciaire qui n’eut d’homologue que l’acquittement en 1919 de Vilain, l’assassin de Jaurès.

Le maire d’Aigues-Mortes (Marius Terras), un nationaliste xénophobe à la solde de la Compagnie -une sorte de Collard du temps- qui avait encouragé les émeutiers, sera seulement contraint à la démission.

En Italie une vague de nationalisme anti-français contribua à favoriser le tournant à droite de la politique unitarienne du gouvernement Crispi pro-allemand. Un règlement diplomatique autorisa le versement d’indemnités aux victimes par l’État républicain : rien de plus.

On crut s’en tirer par le silence : cent vingt ans plus tard, on en parle toujours et il se publie toujours beaucoup à propos de ce massacre ! »

Claude Mazauric

Ouvriers des Salins en 1947

 

 

Ci-après l’article que nous avions reproduit en juin 1990

 

 

 

2 réflexions au sujet de « 1893, l’Affaire d’Aigues Mortes »

  1. Sur le rôle de Marius Terras : il est utile, pour l’honneur de sa mémoire et celle des autorités municipales de l’époque, de rectifier une contre-vérité dans le propos de Claude Mazauric concernant le rôle du maire d’Aigues-Mortes : Marius Terras était un républicain qui a condamné les faits, s’est opposé aux émeutiers, et fait peser – contre la position officielle française – la responsabilité initiale sur les français. Il aura eu la maladresse, la faiblesse, dans le feu de l’évènement et comme un appel au calme de faire placarder un avis qui semblait donner raison aux émeutiers. Il sera donc la cible du courroux officiel italien et le fusible que le gouvernement français fera sauter. (cf. Gérard Noiriel, Le massacre des Italiens, Fayard 2010, page 148 par ex.)

    Didier Caire

  2. Oui, les hommes ont de tous les temps été xénophobes et une forme de racisme prends vite naissance avec les batailles pour se disputer le pain, les  » avoirs » ( même minimes) des un fait la convoitise des autres moins nantis……Phénomène naturel aussi bien chez l’ homme que chez l’animal. dans un sens, pouvait on blâmer ces immigrants affamés d’affluer vers des régions plus prospères soit-elles? Mais en même temps, peut-on blâmer ceux et celles qui possèdent pour le fait de préserver leurs avoirs si maigres soit-ils?
    Oui c’est une tragédie bien triste mais héals perpétuelle……..Il est vrais que les Salines ont joué sans aucun doute un rôle immense dans la société de la région

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