Un Ferry qui prend l’eau.

Par Mario. Billet d’humeur mais pas que ça.

Marie Curie

François Mitterrand avait choisi Jean Jaurès et Jean Moulin, François Hollande a préféré commencer son mandat présidentiel par un hommage à Jules Ferry et à Marie Curie. Personne ne semble guère se soucier du choix de cette dernière, même s’il y a peu de chance qu’il soit le fruit du hasard. D’aucuns (ainsi vont les mauvaises langues ou les esprits tordus) n’ont pu se retenir d’y voir une manière subliminale de faire entendre que le nucléaire civil est du côté du bien, du bon, des Nobel… ou que Fessenheim… etc. Si cette intention est fausse (gardons crédit au nouveau président), elle est pour le moins maladroite dans la situation actuelle.

Jules Ferry par Nadar

En revanche, concernant la figure de Jules Ferry, François Hollande a moins de chance qu’avec la Curie puisque c’est déjà la curée.  Désolé, mais on pouvait s’y attendre, surtout de la part d’un candidat maintenant président qui place la jeunesse et l’éducation en cœur de programme.

L’intention première, n’en doutons pas, était certes de louer le fondateur de « l’école laïque, gratuite et obligatoire ». Hélas, dans un pays où les réboussiés ne sont pas l’apanage du seul Midi de la France, l’Histoire n’est jamais aussi simple que celle écrite par les historiens qui ne retiennent que celle des vainqueurs.

Si Ferry a indéniablement été le promoteur de la loi du 28 mars 1882 qui a laïcisé l’école publique (mais il est bon de savoir qu’elle n’est toujours pas appliquée en Alsace-Moselle !), ça ne signifie pas qu’il ait fondé pour autant une « école laïque, gratuite et obligatoire ». Et même lorsqu’un ministre de l’éducation, par exemple Luc Chatel, répète cette ânerie sur les ondes (France-Inter le 2 mai dernier), on ne devrait pas hésiter à le couvrir d’un bonnet d’âne. Avec Ferry c’est l’instruction qui devient obligatoire en 1882, l’école publique a été décrétée gratuite en 1881 et laïque en 1882. Et tout ça est très différent, sauf à confondre école et instruction !

C’est différent car Jules Ferry est partisan de la liberté de l’enseignement, ainsi qu’il s’en explique au Sénat en citant la « concurrence » des « établissements libres » –pas forcément confessionnels– dont il voit la nécessité sur le plan pratique. Ils « courent des aventures », dit-il, font des « expériences » que l’État ne peut se permettre. Autrement dit, d’accord pour le public mais en avant le privé !

Toutefois ce n’est pas tant ce Ferry-pédagogue qui a suscité la récente levée de boucliers contre le choix de François Hollande mais celui qui dans son discours du 28 juillet 1885 prenait quelques longueurs d’avance sur Claude Guéant en déclarant : « Messieurs, (…) il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (…) De nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.»

Clemenceau

Ce à quoi, deux jours plus tard, Clemenceau répondait en ces termes : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. (…)

Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. (…)Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme !

Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. (…) Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. »

Souhaitons donc que la polémique s’apaise rapidement puisque François Hollande vient de livrer le mea culpa suivant :

« Tout exemple connaît des limites, toute grandeur à ses faiblesses et tout homme est faillible. En saluant aujourd’hui la mémoire de Jules Ferry qui fut un grand ministre de l’instruction publique, je n’ignore rien de ses égarements politiques. Sa défense de la colonisation fut une faute morale et politique. Elle doit à ce titre être condamnée. »

 

Pour tenter d’être plus juste

Il faut toujours considérer les propos dans leur époque et leur contexte.  Pour vrai, l’idée colonialiste en séduisit plus d’un, et même parmi les gens de gauche puisqu’on pourrait citer, hélas, Victor Hugo, et je ne me sens pas seul à le considérer pourtant parmi les plus éclairés. Cela n’empêche pas qu’il y ait des esprits plus éclairés que d’autres à un moment donné sur un sujet donné, que Clemenceau en soit la preuve par neuf.

Mais il serait injuste d’oublier qu’en 1892, alors qu’il préside une Commission sénatoriale qui visite l’Algérie, Jules Ferry en revient atterré et déclare : « Nous les avons vues, ces tribus lamentables, que la colonisation refoule, que le séquestre écrase, que le régime forestier pourchasse et appauvrit. (…) Il nous a semblé qu’il se passait là quelque chose qui n’est pas digne de la France, qui n’est ni de bonne justice, ni de politique prévoyante. »

Puis il propose une politique de réformes économiques, politiques et culturelles qui consistent entre autres à : « Arrêter les limites de la colonisation en mettant un terme à “ l’odieux refoulement ” ; redéfinir le régime forestier pour permettre aux Arabes de cultiver les enclaves et d’avoir le nécessaire droit de pacage. Leur donner une représentation municipale aux djemmas, assemblées élues ou nommées pour défendre leurs intérêts. À rendre aux conseillers municipaux musulmans le droit de vote pour l’élection du maire et des adjoints français et augmenter le nombre des assesseurs musulmans dans les conseils généraux. Conserver la langue arabe pour ne pas faire en Algérie ce que font les Allemands en Alsace-Lorraine. »

Comme le dit François Hollande « tout homme est faillible », il a raison de le préciser, et il serait injuste d’accabler celui qui est capable de revenir sur ses erreurs.

et pour clore sur l’éducation

Les lignes qui suivent ne peuvent bien évidemment constituer qu’un avis personnel. Cependant, bien des amoureux ou des spécialistes de la pédagogie auraient vu plus opportun de choisir Condorcet à Jules Ferry. C’est le cas de Christiane Taubira qui en faisait part ce jour sur son blog, et que je rejoins sur les quelques rappels suivants.

Condorcet

Déjà en 1792, Condorcet rédige un décret sur l’organisation générale de l’instruction publique. Il la veut gratuite, obligatoire, laïque et universelle ! Pour garçons et filles ! Et même, au passage, le droit de vote pour les femmes ! Il ne veut plus d’une école qui enseigne à tous la nécessaire compréhension des ordres pour devenir des citoyens obéissants.

C’est ainsi que naît, près de cent ans avant Jules Ferry, cette idée qu’on devrait retrouver en filigrane d’une école réellement républicaine et laïque, cette idée que ne devraient pas oublier ceux qui en ont la charge, et jusqu’aux présidents qui prétendent la soutenir et la développer :

 Plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre.

Et quitte à chercher des symboles, il eut été tout aussi opportun de sortir de l’ombre cet inconnu au bataillon pour la plupart des enseignants, en la personne de Jean Zay qui fut le ministre de l’Éducation de Léon Blum.

Jean Zay

Jean Zay n’a pas eu la chance d’une longue carrière. Il est mort à 39 ans, fusillé par des miliciens lors d’un transfert de la prison où il ne se trouvait que parce qu’il était un résistant. Malgré ce, il eut le temps de rendre l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, le temps de souhaiter cet objectif (toujours pas atteint en 2012) de l’égalité des chances, le temps de combattre les propagandes religieuses et politiques au sein de l’école. Il croyait à la liberté du peuple par l’éducation intellectuelle et morale. Jean Zay visait l’accès au savoir pour tous pour aller le plus loin possible, chacun selon ses capacités et en choisissant son orientation, et dans les meilleures conditions possibles, ce qui le faisait déjà parler de classes à effectifs réduits.

Là où l’école de Ferry généralise l’instruction élémentaire tout en préservant les élites, celle de Condorcet et de Jean Zay met en avant que la lutte contre l’ignorance est le meilleur rempart contre tous les abus de pouvoir et qu’en conséquence, oui, c’est bien cela que l’école doit promouvoir :

« des citoyens difficiles à gouverner ».

 

 

Une réflexion au sujet de « Un Ferry qui prend l’eau. »

  1. J’ai lu avec intérêt le dernier numéro du Sémaphore, et si je partage la plus grand partie des idées et opinions qu’il contient, je tiens malgré tout à évoquer un point important concernant Jules Ferry.
    Les manuels scolaires voulus par Monsieur Thiers d’une part – et qui ont perduré long temps après- et l’acharnement d’un Victor Hugo d’autre part, ont réduit le second empire en une suite incessante d’orgies couronnée par la défaite de Sedan. C’est aller un peu vite en besogne. Je ne vais pas énumérer tous les point positifs de cette période, mais simplement vous rappeler que dès 1863, un certain Victor DURUY a entamé une réforme sans précédent en devenant ministre de l’instruction publique, ouvrant les écoles aux filles, créant des écoles laïques, rendant l’instruction obligatoire, et participé après la chute à l’élaboration et la rédaction des lois concernant l’enseignement, le tout abusivement confisqué et porté aux crédit de l’abominable Jules Ferry.

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