Voyage avec Samsonite

Arnaud Montebourg condamné pour diffamation… Vous le saurez : vous pouvez traiter votre patron d’incapable ou de voyou mais pas d’escroc. La justice a estimé qu’en l’occurrence le mot était diffamatoire. Les mots peuvent-ils avoir autant de différence de sens selon qu’ils sont prononcés dans un prétoire ou ailleurs ?

Petit coup d’œil sur un dictionnaire. Escroquer : s’approprier, tirer quelque chose de quelqu’un par fourberie, par manœuvres frauduleuses. V. extorquer, soustraire, voler, dérober, s’emparer, tromper…

Il se peut que les gens de Sea-France mis en cause par Montebourg n’aient eu aucune de ces intentions. Mais qu’en sait-on vraiment avant expertise approfondie lorsque les entreprises affichent si peu de transparence dans leurs plans d’austérité et de licenciements ? Dès lors que l’on veut bien gratter par delà le vernis, quel patron voyou n’est-il pas, de fait, un escroc ?

Voici par exemple, résumée, l’affaire Samsonite que Jean-Luc Mélenchon découvre dans la circonscription du Pas-de-Calais où il est candidat. Le 16 mai dernier, en soutien aux ex-salariés venus en nombre au TGI de Paris, il assistait au procès des repreneurs de l’usine Samsonite de Hénin-Beaumont. Les lignes qui suivent sont reproduites telles quelles depuis son blog, claires et édifiantes sur ces mécanismes capitalistes qui peuvent pourrir l’économie d’une région en n’importe quel point du globe.

« (…) Voilà maintenant plus de cinq ans que les salariés de cette usine ont entamé une bataille judiciaire contre leur ex-employeur. Il en faut du courage pour tenir bon tant de temps ! Et face à quel monstre ! Derrière la marque Samsonite se cache un fonds de pension américainBain Capital – créé par Mitt Romney, le futur candidat républicain à la maison blanche. Cette histoire est celle d’une faillite frauduleuse organisée pour économiser les couts de licenciements et présenter un bon cours de l’action avant la revente juteuse de l’entreprise. Voyez ça. En 2005, l’entreprise américaine Samsonite, florissante, cède son usine de Hénin-Beaumont au repreneur « Energy Plast ». L’usine est alors censée se reconvertir pour fabriquer des panneaux solaires. Personne n’a jamais vu ce plan de production. La comédie a été parfaitement jouée. Seuls quelques syndicalistes avaient flairé un coup tordu. Et de fait, aucune production ne sortira de l’usine ! Jamais un seul panneau solaire n’a été produit ni même envisagé. En 2007, l’entreprise est donc liquidée. Et les 205 salariés sont licenciés. Mais ceux-là ne se laissent pas faire ! Ils crient à la faillite frauduleusement organisée ! Ils entament leur combat judiciaire. En 2009, la justice leur donne raison sur toute la ligne par trois jugements. Le premier annule la vente de l’usine par Samsonite au repreneur, comme frauduleuse. Le second jugement condamne Samsonite à payer les salaires dus jusque-là aux salariés qui n’auraient pas dû être licenciés. Un troisième jugement, pénal celui-là, condamne à de la prison ferme les trois repreneurs de l’usine pour avoir sciemment provoqué la faillite de l’entreprise et détourné 2,5 millions d’euros. C’est alors le procureur lui-même qui utilisera l’expression de « patrons voyous » pour qualifier les responsables de ce désastre. Ayant fait appel de cette condamnation pénale, ces derniers sont donc jugés une nouvelle fois. A cette occasion l’avocat des travailleurs a voulu élargir l’affaire pour qu’elle aille au fond du dossier. Il a souhaité un complément d’enquête pour faire connaitre la responsabilité du fond de pension propriétaire de Samsonite dans cette manœuvre. Les ex-salariés de Samsonite comptent bien faire condamner directement le fonds de pension américain Bain Capital pour avoir utilisé un repreneur bidon pour se débarrasser d’une usine. En effet aux États-Unis ce fonds fait l’objet d’un nombre record de procédures pour ce même type de pratique ! Courageuse et déterminée, la syndicaliste qui mène le combat déclare : « j’irai jusqu’aux états unis s’il le faut pour que justice nous soit rendue ! »

Alors si ces messieurs de la justice voulaient bien revisiter leur vocabulaire… Par n’importe quel biais qu’on le prenne, un patron voyou est forcément aussi un escroc.

Laisser un commentaire