Etats d’âmes d’après élections_2

Nota bene : Ce texte est écrit en graulen, prière de le lire avé l’assent.

L’enfant du pays

Un mois. Un bon mois. Oh oui, fallait bien ça pour digérer le résultat des dernières législatives. Encore que je sache toujours pas si c’est digérable. Té ! Vous savez quoi ? J’ai comme un petit reste en travers de la gorge et mon docteur est formel, ça risque de me rester jusqu’aux prochaines élections. Bah, que je me dis dans mon for intérieur, avec des municipales en vue je vais pas souffrir longtemps.

Faut quand même que je vous dise de quoi je cause, à vous qui n’avez peut-être tout suivi que par les merdias interposés. Figurez-vous que mon pays est passé Front National ! Il a viré facho ! Remarquez, ça nous pendait déjà un peu au nez, avec tous ces arabes qu’on voit dedans le poste de télé. Non, je dis ça parce que chez nous c’est pas pareil. Des arabes, on en a comme tout le monde. Mais depuis longtemps. Et les nôtres on les connait bien, ils vont à la pêche pareil que nous, même depuis qu’il y a plus rien à pêcher. Ils vendent des vêtements sur le marché, ou des légumes, des montres, des godasses. Y en a même qui ont des commerces en dur, ma parole. On peut dire qu’ils sont bien des intégrés, chez nous.

Franchement, j’ai pas compris pourquoi on a viré facho en votant pour un nain connu. L’est avocat le mec, je crois. Y s’est aussi essayé dans la chanson. Vous vous rappelez pas le tube, avec des chœurs de folie par derrière ? Vichyiiii, ma ville, je t’aimerai toujours… Un carton, ma parole ! Mais ça n’a pas marché. Alors fallait bien qu’il tente autre chose. On dit qu’il fait dans la marine maintenant. Pour nous c’est important la marine, en bord de mer. Alors ça m’étonnerait pas qu’il y ait même des pêcheurs qui aient voté pour le nain. Moi je croyais que les pêcheurs se sentaient mieux défendus par le maire qu’on a, et qui était aussi député jusqu’à ce que le nain lui fasse un croc-en-jambe. Ça fait trente ans qu’on l’a, notre maire. En principe il devrait savoir y faire. Surtout que lui il est pas tombé du dernier parachute.

Je me souviens quand on l’a mis en place pour la première fois. Sur son affiche y avait un cœur pour bien montrer qu’il était la circulation sanguine du pays, et puis surtout, écrit en dessous de son nom : L’enfant du pays ! Même que ça faisait rire les étrangers qui venaient juste de s’installer. Pour eux, l’enfant du pays, ça avait sa place dans un livre de Pagnol ou de Giono mais pas sur une affiche électorale. Ouais, c’était peut-être pas un argument politique mais c’était vrai, il était bien du pays.

C’est après, que ça s’est gâté. Au début, comme il voulait tout de neuf, on croyait qu’il allait faire repeindre en belles lettres la devise « Liberté-Égalité-Fraternité » au fronton de la mairie. Pensez-vous ! La mode était à y écrire Bazar de Vi… non, pardon, je voulais dire Hôtel de Ville. Vu que la mairie donne sur le port, il a dû croire qu’y avait des chambres à l’étage, alors il a pris ses aises. C’est devenu chez lui et personne lui a rappelé que c’était avant tout la maison du peuple. Après y a eu la série des plaques inaugurales commémoratives. Il voulait que son nom figure sur les nouveautés, pour bien marquer que c’était pas l’ancien maire qui les avait faites. C’était sa grande époque conquérante, il démarrait ses meetings avec « Ail of Taïgueur », la musique du film Rocky (mais peut-être que je le prononce pas bien). Après ça s’est encore gâté quand il s’est pris pour le grand Mamamouchi, le Vidourle de la Pensée, L’Himalaya du Golfe, j’ai pas tout retenu. Alors, après les baptêmes y a eu les débaptisations.  Il nous a changé le nom du Quai d’Azur pour mettre Quai du général De Gaulle. C’est pas qu’on aimait pas De Gaulle (enfin… si, un peu, quand même) mais c’était pas une raison pour nous priver d’azur, c’est pas des manières ! Et le Front de Mer s’est transformé en Boulevard du maréchal Juin.  Là, remarquez, on a pas trop dit. Pour nous, qu’il s’appelle Juin, Juillet ou Août, on a trouvé que c’était bien placé pour des vacanciers.

De toute façon, pour ce qui était du souvenir de la guerre, on l’avait pas attendu pour baptiser nos rues. On avait déjà la rue des Combattants, la rue Alsace-Lorraine, la rue des Alliés, la rue des Camisards, la rue du colonel Driant, du commandant Lhermier, du maréchal de Lattre de Tassigny, du commandant Marceau, la rue de la Victoire, la rue de la Marne, et déjà la rue de la Marine, vous vous rendez compte ? On s’était même débrouillés pour caser une rue et un square de la Liberté, une place de la République, et une rue de la Paix que tu t’y croise à peine à vélo. Elle est juste à côté de l’impasse du Souvenir. Comme quoi le souvenir est une impasse pour certains. Mais heureusement pour notre rue de la Paix, en plus qu’elle est pas large elle est aussi très courte. Comme quoi elle porte bien son nom, la paix ça dure jamais longtemps. C’est ce qui explique que chez nous on a toujours mis beaucoup de noms de guerre. C’est bon pour la mémoire. Et ce qui est bon pour la mémoire est souvent bon pour l’Histoire.

C’est pour ça que ça m’a étonné l’autre jour, le 18 juin, qui était aussi le lendemain du second tour des législatives, de voir notre maire aller porter les honneurs habituels au monument aux morts. Peut-être que ça l’avait tourneboulé de perdre sa casquette de député mais à un moment, quand même, je me suis demandé ce qu’il faisait là. Comment avait-il pu oublier que tant de noms de rues de son pays évoquaient ceux qui l’avaient bravement défendu ? Sans compter les autres braves envoyés au casse-pipe, et qui se contentent de leur nom sur la stèle parce qu’on peut pas offrir une rue à tout le monde. Ou alors, que je me suis encore dit dans mon for intérieur à moi-même, il avait pas oublié les soldats, on n’oublie jamais les soldats, mais peut-être qu’il avait oublié le motif de la dernière guerre. Il savait plus contre quoi on s’était battu. Les nazis, le fascisme, tout ça, il avait oublié. Il était là, avec sa gerbe, et il entendait pas les morts du pays qui se retournaient dans leurs tombes. Pardine ! (oui, ici on dit pardine !) Les voix qui criaient n’étaient pas celles des urnes de la veille mais celles des tombés au champ d’honneur. Les pères et les grands pères, les oncles, et des femmes aussi, beaucoup de parents de ceux qui venaient juste de voter facho, juste parce qu’ils aiment pas les roses. À un moment, je me suis dit : il doit pas entendre parce qu’au milieu y a des voix socialo-communistes. Ça arrive, ça, de pas entendre quand les gens crient un peu fort. Et là, justement, y avait des morts qui criaient plus fort que les autres et lui disaient : « Dis, tu vas pas nous refaire le coup du plutôt Hitler que le Front populaire, si ? Tu vas pas oublier que, tout rouges et tout cocos que nous étions, c’est pour le même drapeau bleu blanc rouge que nous sommes tombés ? Ho, l’ami ! C’était pas Liberté chérie, que nous chantions ensemble, plutôt que Maréchal, nous voilà ? »

Malheureusement, je crois qu’il a pas entendu. L’appel du 18 juin est arrivé un jour trop tard, les élections étaient finies et le pays parti en vrille. Cette fois il n’y avait pas eu d’appel républicain contre la peste brune. Tout juste un vote sournois et condescendant en faveur d’un nain connu, un cabot teint aux lèvres botoxées. Tout un regard tourné vers un sombre avenir.

Alors au fond, ça me gêne pas tant que ça, ce petit reste en travers de la gorge. Les choses qui vous laissent un souvenir, même La Palice l’aurait dit, ça permet de pas oublier. Et dans les petits pays comme le nôtre, ceux qui ont eu la chance d’en être les enfants n’oublient jamais de quoi ils sont issus. Même qu’en règle générale ils n’oublient rien, rien de rien, surtout pas là où les noms de rues maintiennent la mémoire si vivante. Et depuis que monsieur le curé m’a expliqué que le mot « apocalypse » ça signifie pas grand bordel mais « révélation », je me suis dit que le temps devait donc arriver de révéler ces choses qu’on taisait, justement pour pas foutre le bordel, en se disant que le passé était le passé et qu’il fallait toujours donner une deuxième chance à ceux qui avaient failli. Une deuxième chance, pas une double Pen.

Mais puisque les temps changent et pas dans le bon sens, aux prochaines, avant de mettre le bulletin, on réfléchira ensemble autour du thème des enfants du pays qui ont collaboré en livrant des voisins à la gestapo. Parfois des juifs, parfois des enfants du pays. Ça devrait plus les inquiéter maintenant qu’ils votent facho et sont redevenus majoritaires. Et si ça devait les inquiéter, moi ça me ferait plaisir. Parce que ceux qui sont capables de ça en temps de guerre, c’est qu’ils sont capables de faire bien pire en temps de paix. C’est juste que ça se voit moins, mais ils sont toujours du côté des marchands d’armes et de misères. Parfois ils le font à peine exprès, c’est juste qu’ils sont bêtes comme des ânes. Et Dieu sait si j’aime pas dire du mal des ânes, qui sont de braves bêtes.

Bah, je dis ça mais qu’ils se rassurent ! Y z’ont rien à craindre. En ayant coché la double Pen y z’ont aussi tiré la double chance. Celle d’avoir gagné une élection et celle de savoir que les enfants du pays respectent les traditions. Le linge sale, on l’a toujours lavé en famille, pas sur la place publique. Au pays, on a toujours été des sauvages mais jamais des barbares. Histoire de coutume et de pedescaus. Alors même si elle est courte et étroite, et s’ils sont d’accord, on essaiera de marcher ensemble, pieds nus, les mains aussi, dans la rue de la Paix, et on dira pas de noms, et y aura jamais de liste noire. Qui sait ? Faut pas attendre d’être pape pour penser qu’il reste encore des hommes de bonne volonté.

Et moi, ça me soulagera de restaurer l’honneur et la mémoire de celles et ceux qui ne se retrouvent pas dans ces gerbes de monument aux morts, un lendemain de scrutin pareil.

N’empêche que leurs descendants, en attendant, ils votent encore républicain, persistent et signent.

Mario Pimiento

Post-scriptum : Et comme on dit qu’en France tout finit par des chansons, je vous propose de rester encore un peu sur ce site pour écouter « L’affiche rouge » écrite par Aragon et chantée par Léo Ferré. Si vous l’avez déjà fait, ça vous fera pas de mal de le refaire. Et si vous l’aviez ratée, soyez les plus heureux, vous vous coucherez un peu moins bête (et j’ai toujours rien contre les ânes).

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