Au feu !

billet d’humeur, par Mario

Ce n’est pas une info de dernière fraîcheur, à force de tergiverser, de me demander qui ça peut bien intéresser. Il y a des sujets qui n’ont pas l’heur d’être très partagés, d’autant qu’il y a des variables à cela, comme par exemple le moment où tombe une info. En l’occurrence, ce dont je veux parler s’est passé cet été, en plein Jeux Olympiques, entre deux remises de médailles, celles que des sportifs recevaient pour de prétendus exploits, et celles, posthumes, qu’un François Hollande fraîchement président remettait à deux de nos soldats morts pour la France en Afghanistan.
Ces soldats-là au moins avaient un nom, ils ont été cités comme il se doit au champ d’honneur. Tel n’a pas été le cas de cet inconnu qui a donc choisi le mauvais moment pour s’immoler devant un bureau de la CAF où il venait et revenait depuis quelques temps parce qu’il lui manquait toujours un papier.
Jamais radine en rubriques des chiens écrasés, la presse a largement diffusé l’info de cette immolation d’un « allocataire lambda ».
Comme l’a dit Véronique Valentino dans un article pour Actu Chômage : « Les communiqués officiels ont mis l’accent sur le drame personnel d’un homme, que certains
journaux avait simplement baptisé «le désespéré», son nom n’ayant à aucun moment été révélé. Un drame personnel, un cas isolé. Et anonyme. En fait, l’homme, d’origine tunisienne et âgé de 51 ans, était, selon Philippe Castanet, directeur de cabinet du sous-préfet de Mantes, un ex-infirmier au chômage, inscrit au RSA depuis juin 2010, qui alternait quelques missions d’intérim en tant qu’infirmier ou brancardier avec des périodes d’inactivité. Séparé de sa femme, père de deux enfants, il était domicilié chez sa sœur à Mantes-la-Ville, mais vivait depuis plusieurs mois dans une caravane sur un camping de Moisson, une commune voisine de Mantes-la-Jolie. »
http://www.actuchomage.org/2012081822002/Social-economie-et-politique/quan-un-allocataire-du-rsa-simmole-dans-une-caf-enquete.html
Fin de citation. Un mec ou une nana qui s’immole, c’est pas un sujet qui enflamme les foules. C’est perso, une immolation. Et c’est forcément un geste de désespéré, de déséquilibré, en tout cas un être trop fragile pour vivre, même avec un RSA, dans ce monde de brutes.
Mais qu’est-ce qui ferait de cet être fragile un cas isolé comme le prétendent certains journaleux ? Pour ne prendre que quelques dates parmi les plus récentes…

Le 16 mars 2011, un SDF de 65 ans s’immole dans la cave de la personne qui réceptionnait son courrier à Calais.
Le 26 avril 2011, un homme de 56 ans s’immole sur le parking du site Orange-France Telecom de Mérignac.
Le 9 août 2011, un homme d’une cinquantaine d’années, à la CAF de Marseille. À force de dialogue, un membre de la BAC l’a empêché d’aller jusqu’au bout.
Le 13 octobre 2011, une enseignante de 44 ans s’immole dans la cour du lycée Jean Moulin de Béziers.
Le 16 octobre 2011, une femme de 77 ans s’immole dans un bosquet à proximité de son domicile à Talence.
Le 26 octobre 2011, une femme de 68 ans s’asperge d’alcool à brûler devant l’Élysée. Une policière intervient, la vieille dame s’en sort avec des brûlures légères.
Le 10 février 2012, un travailleur handicapé de 56 ans s’immole dans la salle du personnel du Carrefour-Market de Chambourcy.
Le 15 février 2012, une femme de 38 ans s’immole dans le hall de la Mairie de Saint Denis.
Le 26 mars 2012, un homme de 40 ans à l’agence Pôle Emploi de Dieppe s’asperge de liquide inflammable mais n’a pas le temps d’utiliser son briquet.
Le 6 avril 2012, un homme de 62 ans s’immole sur le parking du foyer social de Saint Priest.
Le 11 juillet 2012, un homme de 40 ans s’asperge d’essence à la Trésorerie de Valence, mais est heureusement maîtrisé avant de passer à l’acte.
Le 19 juillet 2012, un agent de maîtrise du Grand Lyon s’immole par le feu devant son lieu de travail à Vénissieux.

Pour plus de détail sur tous ces cas et d’autres, voir le lien suivant, les veilleurs de cet observatoire ont fait un sacré boulot de recensement macabre : http://le-salaire-de-la-peur.blogspot.fr/2012/08/brule.html

additif du 24 septembre_ Alors que cet article était déjà en ligne, on peut lire dans le Midi Libre du 22 septembre courant : Un homme de 57 ans, salarié du groupe Michelin, a mis fin à ses jours hier à Paris en s’immolant par le feu en bas de chez lui. La police a retrouvé dans son appartement une lettre faisant part de son « mal de vivre ».

En attendant, puisqu’il paraît qu’on cherche 30 milliards pour boucler le budget, suggérons qu’à titre provisoire et exceptionnel (pendant deux ans, par exemple) le gouvernement puisse puiser dans les 5,3 milliards d’euros d’aides non distribuées en 2010 ( et combien en 2011 ?), tout ça parce que ces salauds de pauvres ne les ont même pas réclamées, parfois parce qu’il leur manquait un papier et que, globalement, les administrations représentent toujours un parcours du combattant. Mais je trouve que ça finit par faire un bon nombre de soldats inconnus, des soldats qui ne coûtent pas cher et ne nécessitent pas de venir en ranimer la flamme chaque année, ceux-là brûlent à feu continu.

dernière note : la photo en exergue d’un homme qui prend feu n’a pas été prise en France mais en Grèce. Paraît que ça brûle pas mal aussi là-bas.

ajouté le 30 octobre 2012, ce complément d’enquête dû à France 2:

Une réflexion au sujet de « Au feu ! »

  1. Bonjour Mario et merci pour ce billet d’humeur correspondant à la plus stricte vérité. Il faudrait plus de personnes bénéficiant d’une telle réflexion… Je suis triste et amère de solitude face à ce système qui continue de faire des victimes tous les jours. Je travaille dans une administration et il faut constater aujourd’hui que les conditions se dégradent et qu’au moment ou la France du bas à besoin d’aide on s’aperçoit que tout est fait au contraire pour l’éloigner de ses droits…

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