L’affaire Bettencourt/Mediapart

Jusqu’au 20 juillet en cours, telle page de Mediapart pouvait ressembler à ça :

Depuis aujourd’hui, voici ce qu’il en est :

En une semaine, les signataires de l’appel « Nous avons le droit de savoir » lancé par Mediapart sont passés de 18 000 à plus de 43 000 personnes. Bon signe, certes, au vu de la qualité et de la diversité des signataires, mais ce ne peut être une raison de s’en contenter. L’affaire Mediapart/Bettencourt est beaucoup plus grave que ce qu’ont l’air d’en penser les non signataires . L’insidieuse et odieuse censure qui est en train de revenir par le biais d’une certaine justice sous un gouvernement dit « de gauche » est proprement inacceptable.

Parmi les 43 000 premiers signataires, on peut ne pas s’étonner de l’absence des noms de ceux qui assument leur ancrage à droite ou à la ligne extrême Bleu Marine. À vrai dire, il serait plutôt stupide de vouloir les y trouver. La liberté de la presse n’a jamais été leur tasse de thé, les preuves abondent depuis que la presse existe. Aussi, si l’on ne peut que se réjouir des signatures de la plupart des dirigeants d’EELV, du Front de Gauche, d’Attac, du Collectif Roosevelt (pardon de ne pas les citer tous mais vous pouvez consulter la liste complète et signer ici : http://blogs.mediapart.fr/blog/la-redaction-de-mediapart/110713/plus-de-43000-personnes-ont-signe-lappel-nous-avons-le-droit-de-savoir ), il y a lieu de s’inquiéter de la faible (c’est un euphémisme) représentation du PS. Une quinzaine d’élus alors que leur parti détient tous les pouvoirs ? Sauf l’honneur de celles et ceux-là qui ont eu le courage de signer, c’est presque tout dire !  C’est en tout cas suffisant pour témoigner d’à quel point la défense du droit de savoir des citoyens et de la démocratie qui en découle n’est pas un objectif clairement défendu par ceux qui prétendaient pourtant le faire lorsqu’il s’agissait de s’attirer des bulletins dans les urnes.

Sémaphores rappelle qu’il n’est nul besoin d’être lecteur de Mediapart pour s’opposer à la censure. Et s’il faut le dire en d’autres langues, voici deux liens :

‘We have the right to know’ – join the Appeal

Firma el manifiesto «Tenemos derecho a saber»

Merci de faire circuler le lien de ces billets de blog (évidemment en accès libre) auprès de vos contacts.

Pour résumer, à partir de lundi 22 juillet 2003, Mediapart (et le journal Le Point) sont tenus de supprimer de leurs pages la totalité des articles parus depuis plusieurs années concernant l’affaire Bettencourt. On pourrait déjà noter l’ineptie de cette décision de justice qui n’étend pas son verdict à l’ensemble de la presse qui n’a parlé de cette affaire que sur les éléments révélés par Mediapart. Il est d’autant plus clair que c’est ce journal qui est particulièrement visé, qu’il est impossible, à l’ère Internet, de faire disparaître quelque texte que ce soit de l’ensemble du Web. Preuve s’il le fallait, de l’inadaptation à notre époque de cette justice versaillaise dont la présidente de Chambre à la Cour d’Appel, à savoir Mme Marie-Gabrielle Magueur, épouse Riquin (car il y en a marre de ne pas citer les noms de responsables qui n’auraient pas de visage…), vit dans son monde (elle en a le droit) au point de ne pas avoir d’ordinateur, ni peut-être même savoir comment ça fonctionne.

C’est pourquoi, dans un élan de solidarité, Sémaphores rappelle à cette dame que si jamais elle a besoin d’éléments manquant à son enquête, elle pourra toujours les trouver sur des centaines, voire des milliers de sites. Par exemple en téléchargeant « Mediapart – Dossier Bettencourt » sur The Pirate Bay où elle trouvera 95 articles au format HTML, 82 sons au format mp3, 79 images et 14 pages aux formats PDF et JPG. Ou, encore plus simple, un seul clic sur http://cubox.me/mediapart/

L’occasion de rappeler qu’en guise de soutien, Arrêt sur Image met en ligne tous les articles supprimés de Mediapart. « Ils sont téléchargeables ici. Par ailleurs, nous mettons notre émission Bettencourt en accès libre. Vous pourrez notamment écouter deux extraits des enregistrements sonores dans lesquels on entend notamment Patrice de Maistre, à l’époque gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, expliquer à la milliardaire qu’il a embauché la femme d’Éric Woerth à sa demande. »

Pour les non abonnés qui n’ont pu suivre l’affaire en temps réel, nous reproduisons en fin de page le dernier article de Michel Deléan, qui établit un premier bilan de ce que l’affaire Bettencourt a permis de réaliser. Nous y laissons les liens d’origine, sans savoir s’ils fonctionneront encore à l’heure où vous lirez ces lignes. Mais juste une petite info avant cela, manière de témoigner que Mediapart ne gêne pas que la justice versaillaise…

Le Front national, tente d’empêcher Mediapart d’exercer son droit d’informer ses lecteurs, en attaquant le journal en diffamation. 

 Jeudi 18 juillet Mediapart publiait un article intitulé : « Marine Le Pen en plein conflit d’intérêts au Parlement européen » 

Ceux qui ne pourraient accéder à ce lien peuvent quand même savoir que, dans cet article, le journal en ligne explique, contrat de travail à l’appui, que Louis Alliot, le compagnon de Marine Le Pen, est embauché pour 5 006,95 euros brut. Une somme particulièrement généreuse pour un temps partiel de 17,5 heures par semaine.

Dans un courrier daté du 25 juillet 2012, les services financiers de l’hémicycle avaient demandé des explications sur le contrat à la présidente du FN, en s’appuyant sur l’article 43 d’un règlement du Parlement européen entré en vigueur en juillet 2009. Celui-ci stipule que l’enveloppe mise à disposition par le parlement, pour chaque eurodéputé, ne peut pas « financer les contrats permettant l’emploi ou l’utilisation des services des conjoints des députés ou de leurs partenaires stables non matrimoniaux ».

Louis ALLIOT a décidé de porter plainte pour diffamation, Marine Le Pen a aussi l’intention de porter plainte, jugeant les « accusations calomnieuses ».

Signons cet appel et diffusons-le pour soutenir Mediapart contre le Front National.

http://soutenonsmediapartcontrelefrontnational.wesign.it/fr

 

 

Le bilan considérable de l’affaire Bettencourt

21 juillet 2013 |  Par Michel Deléan

Les tentatives d’étouffer l’affaire, menées de concert par l’Élysée de Sarkozy, les conseillers de la milliardaire et l’ancien procureur de Nanterre, ont échoué. Aujourd’hui, les prédateurs et autres courtisans qui profitaient de la générosité et de la vulnérabilité de Liliane Bettencourt ont été écartés un à un. L’île d’Arros, que ses conseillers faisaient louer à l’octogénaire alors qu’elle en était propriétaire, a été réintégrée à son patrimoine, enfin déclarée au fisc, puis vendue. Une bonne partie des biens du photographe François-Marie Banier a été saisie à titre conservatoire par la justice.

Sur le plan du respect de la morale publique et du bon fonctionnement des institutions, le bilan est peut-être plus impressionnant encore. Un ancien président de la République est aujourd’hui mis en examen pour « abus de faiblesse » sur la femme la plus riche de France. Son ancien trésorier et ministre du budget est renvoyé en correctionnelle pour « trafic d’influence », dans une affaire de Légion d’honneur remise dans des conditions plus que troubles. Un redressement fiscal record, de plusieurs dizaines de millions d’euros pour l’héritière de L’Oréal, est allé dans les caisses de l’État. Un procureur de la République a été désavoué publiquement, et finalement muté avec l’accord du Conseil supérieur de la magistrature (CSM).

Surtout, l’affaire Bettencourt a permis de découvrir une série d’anomalies et de turpitudes politiques soigneusement cachées jusque là. Les effets concrets, pour les riches, du bouclier fiscal mis en place par Sarkozy. Les renvois d’ascenseur au sein du Premier cercle de l’UMP. Le financement public des « partis de poche ». L’instrumentalisation de la justice par l’Élysée. Tout cela a été exposé en plein jour grâce à l‘affaire Bettencourt. Sans oublier la mise en place de la « Commission de réflexion pour la prévention des conflits d’intérêts dans la vie publique ».

Sur le plan judiciaire, pas moins de six procédures sont en cours. Dans le volet principal de l’affaire, celui qui concerne les abus de faiblesse, les malversations et les financements politiques, quelque douze personnes sont mises en examen pour différent délits : Nicolas Sarkozy, Éric Woerth, l’ex-gestionnaire de fortune Patrice de Maistre, le photographe François-Marie Banier, son compagnon Martin d’Orgeval, les notaires Jean-Michel Normand et Patrice Bonduelle, du gestionnaire de l’île d’Arros Carlos Vejarano, les avocats fiscalistes Pascal Wilhelm et Fabrice Goguel, l’homme d’affaires Stéphane Courbit, et l’infirmier Alain Thurin.

D’une prudence extrême dans cette affaire, le parquet de Bordeaux a, le 28 juin, requis un non-lieu en faveur de Nicolas Sarkozy, Éric Woerth, Stéphane Courbit,  Patrice Bonduelle, Pascal Wilhelm et Alain Thurin (lire notre article ici). Les juges d’instruction (Valérie Noël, Cécile Ramonatxo et Jean-Michel Gentil) sont libres de suivre ou non ces réquisitions. La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux doit encore se prononcer le 24 septembre sur la validité de ces mises en examen (lire notre article ici).

Dans une procédure connexe, Éric Woerth et Patrice de Maistre viennent, le 4 juillet, d’être renvoyés devant le tribunal correctionnel pour « trafic d’influence » par les trois juges d’instruction bordelais dans l’affaire de la légion d’honneur, cela contre l’avis du parquet (lire notre article ici). Patrice de Maistre avait reçu sa médaille des mains d’Éric Woerth en personne au mois de janvier 2008, soit deux mois après avoir embauché son épouse, Florence Woerth, au service de l’héritière de l’empire L’Oréal.

Malgré les dénégations des uns et des autres, un courrier d’Éric Woerth à Nicolas Sarkozy de mars 2007, pendant la campagne présidentielle, atteste que Patrice de Maistre, généreux donateur et membre du Premier cercle de l’UMP, avait réclamé sa décoration à son ami Woerth. C’est également à cette époque que le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt est fortement soupçonné d’avoir fait rapatrier des fonds depuis la Suisse pour les remettre à Éric Woerth, afin de financer la campagne de Nicolas Sarkozy. Les magistrats instructeurs estiment que l’octroi de cette décoration à Patrice de Maistre était bien lié à l’embauche par celui-ci de Florence Woerth, l’épouse du ministre du budget, au sein de la société Clymène qui gère les investissements de Liliane Bettencourt.

Une troisième procédure judiciaire pour « atteinte à l’intimité de la vie privée » suit son cours parallèle. L’ex-majordome de Liliane Bettencourt, Pascal Bonnefoy et cinq journalistes ont été mis en examen en mars et avril 2012 dans ce volet de l’affaire, après la publication, en juin 2010, dans Le Point et sur Mediapart, d’extraits de conversations enregistrées clandestinement par Pascal Bonnefoy, entre mi-2009 et mi-2010, au domicile de l’héritière de L’Oréal.

Les journalistes concernés sont Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point, Hervé Gattegno, alors rédacteur-en-chef à l’hebdomadaire, Edwy Plenel et Fabrice Arfi, respectivement président et journaliste à Mediapart, ainsi que Fabrice Lhomme, à l’époque journaliste à Mediapart et désormais au Monde. Le parquet de Bordeaux a, le 9 juillet, requis le renvoi en correctionnelle du majordome et des cinq journalistes.

Dans un quatrième volet, annexe à l’affaire elle-même, la magistrate Isabelle Prévost-Desprez est mise en examen depuis juillet 2012 pour « violation du secret professionnel ». Le juge d’instruction bordelais Philippe Darphin soupçonne la présidente de la XVe chambre correctionnelle de Nanterre d’avoir divulgué des informations sur le dossier Bettencourt à deux journalistes du Monde. Le parquet de Bordeaux a, fin juin, requis le renvoi en correctionnelle d’Isabelle Prévost-Desprez.

Une cinquième affaire a été lancée par Le Monde, qui a porté plainte après l’espionnage de ses journalistes travaillant sur l’affaire Bettencourt par l’examen de leurs “fadettes” téléphoniques. L’ancien procureur de Nanterre Philippe Courroye et son adjointe, Marie-Christine Daubigney, ont d’abord été mis en examen par une juge d’instruction de Paris, avant que la cour d’appel annule ces poursuites pour des motifs de procédure en mars dernier, une décison confirmée par la Cour de cassation le 25 juin. L’affaire n’est cependant pas encore close et peut éventuellement donner lieu à de nouvelles mises en examen.

Enfin, l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire et modérée) a porté plainte le 9 avril dernier contre le député UMP Henri Guaino, après ses sorties virulentes contre les juges d’instruction de Bordeaux ayant osé mettre Sarkozy en examen. Deux infractions sont visées par le syndicat : « l’outrage à magistrat » (passible d’un an de prison et 15 000 euros d’amende), et le « discrédit sur un acte ou une décision juridictionnelle » (passible de six mois de prison et 7 500 euros d’amende). Cette affaire-là suit, elle aussi, son cours, dans le cadre d’une enquête préliminaire dirigée par le parquet de Paris (lire notre article ici).

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