Silence on coule

billet d’humeur, par Mario

Oui, on coule dans un silence de plus en plus effrayant sur ce qui devrait éveiller notre indignation face à l’inadmissible. Comme le pointait le chroniqueur Hubert Huertas dans son billet du 29 octobre : « C’est sans doute un signe des temps. Les « inquiétudes » de Christiane Taubira sur la société française ne retiennent pas l’attention. La ministre de la justice a été insultée deux fois en une semaine, par des propos racistes, elle s’est émue hier d’un relâchement public, mais personne ne l’a noté. »

Certes on nous dira que les médias n’ont pas été avares pour diffuser l’image de la ministre comparée à une guenon, ou cette « manifestante » âgée de 12 ans qui voulait lui offrir une banane. Et tout ça ne devrait pas faire plus qu’une brève ? Pas mieux qu’un gag à rajouter dans le flot d’abrutissement proposé par un Petit Journal ou autre insipidité télévisuelle ? Peut-on se contenter de traiter avec humour ce qui n’est que le fruit d’une odieuse pensée, hélas trop bien connue, celle de la bête immonde qui veut croire à sa résurrection ?

Il serait temps de se réveiller en dehors du seul intérêt pour des échéances électorales. Lorsqu’on formate un peuple à être soumis, on en fait un peuple de lâches. Et la lâcheté se répand y compris parmi les personnalités politiques qui prennent un peu trop de temps pour s’indigner de l’inadmissible, et en l’occurrence pour voir qu’avec l’affaire Taubira c’est un véritable retournement qui s’opère sous nos yeux. Voilà qu’on laisse un Front National s’indigner de ce que madame Taubira parle à son égard d’une “pensée mortifère et meurtrière”, et de vouloir saisir la justice contre la garde des sceaux, comme il faudrait la laisser faire contre tous ceux qui disent que le FN est un parti d’extrême droite. Ainsi, le note Huertas, le procès ne sera pas celui du racisme, mais de la personne insultée par le racisme.

« Il y a vingt ans la gauche était en ébullition parce que Chirac parlait de bruits et d’odeurs. Il y a quatre ans les associations antiracistes poursuivaient Brice Hortefeux pour ses propos déplacés à l’égard d’un militant maghrébin. Et là, une ministre noire peut être comparée à un singe deux fois en une semaine, dont une fois par des enfants, un curé, le père Xavier Beauvais, peut défiler contre le mariage homo en criant dans un porte-voix « Y’a bon Banania, y’a pas bon Taubira », mais ce serait une anecdote. Il faudrait ne pas remarquer.

      Être prudent, comme dans le métro, quand quelqu’un est attaqué par des voyous, et que tout le monde se contente… de regarder ses chaussures. »

Pour écouter le billet en intégralité :

Dans le même ordre d’idée, nous ne doutons pas que d’aucuns n’auront vu que banalité dans cette Lettre à Leonarda née sous la plume visqueuse de Christophe Barbier, dans laquelle on pouvait lire ces mots :

« La France vous doit la vérité : l’expulsion de votre famille n’est pas seulement légale, elle est nécessaire. Parce que notre pays ne peut accueillir plus de réfugiés économiques qu’il ne le fait ; parce que nos comptes publics ne nous permettent pas d’être aussi généreux que l’idéal républicain le souhaite ; parce qu’aucun espoir illusoire ne doit germer dans le cœur des millions de jeunes qui, épars dans la moitié pauvre du monde, vous ressemblent et attendent un destin.

(…)Français aléatoire, scolarité chaotique et famille difficile, vous incarnez cette « misère du monde » dont la France ne peut plus prendre qu’une maigre part, et la fatalité séculaire des pauvres hères. (…) Votre patrie, Leonarda, c’est malgré tout le Kosovo, que la France, avec d’autres, a courageusement libéré du joug serbe en 1999 et qu’il faut rebâtir et protéger. »

Notons que Christophe Barbier se contente pour l’heure de justifier de nécessaires expulsions. Il ne parle pas de « centres spéciaux d’internement ». Pas encore.

Et pour ceux qui pensent que nous exagérons en exhumant des similitudes entre la situation actuelle et celle de la fin des années 30, ce petit bonus qui démonte toute idée qu’un changement aurait eu lieu. C’était une des couvertures du journal Détective, en 1938, une superbe époque où l’on pouvait compter les étrangers à un individu près, où l’on se posait la cruelle question de savoir où les expulser (le Kosovo n’existait pas encore, les arabes n’étaient pas revenus depuis leur branlée à Poitiers…), bref il était question de la sûreté nationale. Heureusement, en 39, le sauveur est arrivé, ce cher Adolf qui ne sera payé que d’ingratitude, pas même une statue sur nos places publiques, ni rue ni boulevard… Oui, vraiment, quelle ingratitude envers ceux qui ont fait le plus pour nous débarrasser des indésirables.

Les commentaires sont fermés.