Lettre à Robert Badinter sur l’Europe

Dans le cadre de se préparer aux élections européennes qui représentent, bien plus que des municipales, la véritable échéance pour tenter de sortir du bourbier de la mondialisation et de la main-mise de la finance sur nos souverainetés, nous avons bien aimé cette Lettre à Badinter. Publiée le 08 novembre dernier sous la plume de Alban Ketelbuters , elle témoigne de ce qu’une certaine jeunesse n’est pas aux abonnés absents, comme on l’entend trop souvent.

Une version courte de ce texte est parue dans Libération le 31 octobre 2013. Le lecteur pressé pourra la lire ici : http://www.liberation.fr/monde/2013/10/31/lettre-a-robert-badinter-la-derive-postdemocratique-de-l-europe_943688

Voici la version intégrale

« Monsieur Badinter,

Alors que vous receviez le titre de Docteur Honoris Causa, vous avez récemment prononcé à l’Université libre de Bruxelles un discours sur l’Europe. Je n’ai pas connu la seconde guerre mondiale. Soixante ans nous séparent vous et moi. Je confesse pourtant que votre culte de l’Union Européenne, dépourvu de toute distance critique, suscite effarement et consternation.

Si le projet hugolien des États-Unis d’Europe a constitué une utopie universaliste magnifique, il est aujourd’hui instrumentalisé à des fins politiques par les ennemis de l’universalisme. Comment peut-on encenser l’Europe telle qu’elle se dessine, alors que sa dérive post-démocratique est officielle depuis le 29 mai 2005 ?

Pour ceux de ma génération qui ont les Lumières et la République chevillées au corps et au cœur, qui sont les dépositaires d’un héritage malmené, il est douloureux d’entendre de la part d’un esprit si brillant que l’Europe « s’est construite démocratiquement par la libre adhésion des peuples ». Ce fut jadis le cas. Mais l’affirmer en 2013 comme si cela correspondait à la réalité du temps présent est un mensonge. Il n’est pas admissible qu’une telle contrevérité continue d’être énoncée publiquement.

Le peuple français, appelé aux urnes le 29 mai 2005, a massivement rejeté la Constitution européenne qui sacralisait l’union du fédéralisme et du néolibéralisme. Ce texte a pourtant été adopté par voie parlementaire sous une autre forme : le Traité de Lisbonne. Au début de votre discours, vous dites avoir « mesuré ce que signifiait dans toute [son] horreur, le totalitarisme ». Mais qu’est-ce qu’un déni de démocratie lorsqu’il recouvre de surcroit des enjeux aussi fondamentaux ? Aurait-il fallu dissoudre le peuple, comme le préconisait Brecht ? Nos élites paient aujourd’hui le prix de cette impunité par une adhésion croissante aux thèses nationalistes de l’extrême droite.

Vous évoquez un « désenchantement à l’égard de la construction européenne ». Voilà un bien faible mot pour qualifier l’authentique rejet – appelons les choses par leur nom – de l’Europe telle qu’elle est : post-démocratique, technocratique, entachée par le néolibéralisme. Quel républicain honnête pourrait se satisfaire d’un tel triptyque ? Vous parlez de « pessimisme injustifié ». Avez-vous sillonné les rues d’Athènes (27,9% de taux de chômage en Grèce), de Lisbonne (17,4% au Portugal) ou de Madrid (26,9% en Espagne) ? La Banque centrale européenne naturellement établie à Francfort est indépendante, déconnectée du suffrage populaire, et ne mène aucune politique en faveur de l’emploi. Est-il raisonnable de s’en féliciter ?

Vous déclarez que « les États membres doivent marquer leur foi dans l’avenir de l’UE ». La rhétorique fédéraliste impose la nécessité de « croire » dans cette seule vision de l’Europe. Comme l’affirme l’auteur de La France est-elle finie ? : « Toute critique est diabolisée. Vous ne pouvez pas critiquer l’Europe telle qu’elle est au nom d’une autre idée de l’Europe. La puissance de la bien-pensance règne. Si vous ne marchez pas droit, c’est comme dans l’Église catholique. Le dogme est fait pour être respecté. Si vous ne dites pas oui à l’Europe, on vous remet dans le droit chemin ». Voilà ce qui pousse à bout une masse croissante de citoyens. Refuser de le comprendre, c’est faire le jeu du Front National.

Le contenu de l’Europe est lui-même dans votre discours relayé au rang d’accessoire. Le « rayonnement de l’Union européenne à l’étranger » est invoqué pour masquer le génocide social qui se déroule en son sein. Chômage de masse, recul de l’espérance de vie, augmentation des suicides de 4,2% depuis 2009, démolition des acquis sociaux : réforme des retraites, « flexisécurité » de l’emploi et autres oxymores incongrus, libéralisation accrue des services publics. Sans oublier la traque des Tziganes sur le continent et les 84 millions de citoyens européens vivant en dessous du seuil de pauvreté, d’après les chiffres de l’Observatoire des inégalités. L’Europe a beau jeu de se réclamer des droits de l’homme. Est-il nécessaire de rappeler que le préambule de la Déclaration universelle se donnait pour ambition un monde où les êtres humains seraient « libérés de la misère » ?

Pourquoi les peuples, écrasés par une mondialisation que vous présentez comme incontournable et irréversible – la gauche n’a pourtant pas vocation à accompagner « l’ordre naturel des choses » – se détournent-ils d’après vous du projet européen ? Cette Europe dont vous faites l’éloge est, en vérité, étrangère à l’universalisme des Lumières.

Comme le résume justement Jean-Pierre Chevènement : « L’Europe, c’est à la fois le rejet de l’horreur et de la honte des deux grandes nations dominantes de l’Europe occidentale. La honte qu’éprouve l’Allemagne par rapport aux douze ans que le nazisme a représenté dans son Histoire ; et pour la France, la capitulation de 1940 et la compromission avec l’occupant à travers Vichy. Donc, elles ne veulent pas imaginer que la France et l’Allemagne aient pu avoir une Histoire et qu’il y aurait une continuité. Il faut qu’il y ait une césure, qu’une page blanche se soit ouverte en 1945 avec Jean Monnet, Robert Schuman, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer, comme si on était en Amérique, avec les États-Unis d’Europe. On ne voulait pas prendre en considération le fait que l’Europe était un vieux continent avec des nations millénaires. D’où l’imbécillisation croissante de la vie politique, parce que quand on ne veut plus comprendre le passé, on peut de plus en plus difficilement comprendre son avenir. »

Une Europe républicaine est pensable dans le prolongement des nations et de leur diversité. À contrario, appuyer le fédéralisme, c’est plaider pour la régionalisation de la France, l’effacement de sa singularité, de sa culture, de son modèle social, de sa laïcité et de sa souveraineté au profit d’un État supranational dans lequel aucun peuple ne se reconnaitra. Tel est déjà le cas à l’égard de la Commission Européenne : combien de Français s’identifient à José Manuel Barroso, Catherine Ashton, Viviane Redding, Olli Rehn ou Karel De Gucht ? Comment pourraient-ils seulement connaître leurs visages ? Ces commissaires au cœur de la politique européenne sont eux aussi étrangers au suffrage universel.

Le fédéralisme européen signerait la fin de la République. Les accords transatlantiques entre l’UE et les États-Unis – soigneusement dissimulés lors de la campagne présidentielle – n’auront pas seulement des conséquences sociales dramatiques pour les peuples, ils signent la vassalisation de l’Europe, désormais conçue par nos élites et les dirigeants américains comme le prolongement des États-Unis d’Amérique face à la montée en puissance de la Chine.

Tant que l’Europe ne sera pas repensée démocratiquement à partir des nations qui la composent, les peuples continueront de la rejeter. L’affirmer n’est pas « vichyser » le débat politique, c’est défendre la refondation républicaine et progressiste d’une Europe à la dérive. Les peuples européens en général, et les Français en particulier, méritent tellement mieux.

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