À Cavanna

Bien sûr, et c’est heureux, les hommages vont pleuvoir pour regretter cette disparition d’un homme si simple, et pourtant un géant à sa manière. Une disparition qui pince le cœur de tous ceux qui savent –et particulièrement en cette période- ce que la liberté d’expression doit au créateur d’Hara-Kiri. Mais ceux qui le connaissaient bien savent aussi combien il faisait siens ces mots de Jacques Brel : « si tu m’aimes, ferme ta gueule ». Pour sûr, c’est bien la seule chose qui évite d’énoncer des lieux communs, de dire des conneries. C’est pourquoi, parmi la pléthore d’articles du jour, Sémaphores a choisi ce billet de Daniel Schneidermann, pour sa justesse, pour rappeler que derrière l’homme « rigolo » de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo se tenait une belle plume, d’une rare simplicité qui mérite tout notre respect.

« Bon. Fais pas de phrases. Pas d’adjectifs. Pas d’adverbes. Pas de gras. Surtout pas de gras. Élague. Fais pas le malin. Pas d’étalage de culture, pas de références, pas de pathos. Laisse-toi aller. Essaie de dire simplement ce que tu lui dois. C’est maintenant ou jamais. Pas de honte. Dis-le simplement : c’est en le lisant, que tu as voulu écrire. Lui, parmi une poignée d’autres. Toi tout petit, qui osais à peine demander Charlie et Hara-Kiri à la marchande de journaux. Lui ce géant gaulois, là-haut, ce Clovis, ce Vercingétorix, inaccessible, au Panthéon déjà, avec sa moustache, sa crinière, son épopée de Rital, sa légende de chef de la bande des prodigieux arsouilles.

Dis-le simplement, que tu as toujours rêvé d’écrire comme lui. Juste comme lui. On t’aurait proposé, tu aurais signé tout de suite. Rien d’original. Ecrire dans un journal, ou aujourd’hui sur un site, sur un blog, n’importe où, avoir rendez-vous chaque jour, chaque semaine, avec la page blanche, être tenaillé par l’obsession de serrer la sincérité au plus près, de tenir à distance la triche, les trucs, l’artifice, les facilités, les esquives, les échappatoires, savoir qu’on n’a pas d’autre solution que d’aller directement dans le dur, là où ça touche dans le mille de la crédulité et de la connerie, où ça fait mal, où tu sais que ça va saigner, ne laisse pas d’autre solution. Si tu l’as croisée un jour, cette écriture-là, torrentielle, à l’os, impitoyable avec ses propres tentations, tu resteras à jamais happé par l’attraction. Tu la garderas toujours dans ton champ de vision, la planète moustache. Comme un regret. Comme une occasion manquée. Un refus de l’obstacle, au dernier moment.

Parce que évidemment, tu n’as jamais écrit, tu n’écris pas dans sa langue à lui. Tu as choisi une autre voie, une autre voix. Ou plutôt, d’autres voix t’ont choisi, c’est ainsi que ça se passe. Tu n’as jamais écrit dans Charlie, ni dans Hara-Kiri. Tu as écrit dans d’autres journaux, qui t’ont modelé à leur manière, qui t’ont fourré dans d’autres habits, des sortes d’habits du dimanche si on veut, mais à côté de lui, n’importe qui paraitrait endimanché. Elle était là, sa force : une écriture, une voix, à faire paraître endimanché n’importe qui à côté, endimanché et raide, et surtout, prenant des postures. Des postures de rebelle ou de premier de la classe, ou les deux à la fois, peu importe, mais à côté de cette écriture, fille des ruines et du désespoir, tout semblait posture. Pas facile, de payer cette dette bien enfouie, bien secrète. Comme toujours dans les grandes occasions, les mots manquent. Mais on s’en fout des autres. C’est entre toi et toi. Toi seul le sais, ce que tu dois à Cavanna. »

Les commentaires sont fermés.