Indigestion de quenelles

Billet de sale humeur, par Mario

Un dernier élément vient nourrir le dossier accablant de l’humoriste qui fait toutes les Unes : il serait suspecté de « blanchiment, organisation d’insolvabilité et fraude fiscale » après avoir envoyé plus de 400 000 euros au Cameroun depuis 2009.

Enfin on aurait trouvé l’argument qui va permettre de clouer définitivement au pilori le chien enragé. Mais il est clair que les médias chiens de garde manquent singulièrement d’informations. Selon nos sources, Dieudonné était impliqué dans les attentats du 11 septembre, il n’était pas innocent lors du tsunami qui a foutu la zone à Fukushima, porte une grande responsabilité dans le réchauffement climatique, et d’après de nouvelles analyses ADN, il serait le corbeau dans l’affaire du petit Grégory, mais ne serait pas le père de l’enfant de Rachida Dati.

Mais trêve de plaisanterie car ce n’en est pas une, et rien ne nous fait plus rire, ni du côté de Dieudonné, ni du côté du sinistre ministre de l’Intérieur.

Que l’humoriste ait gravement franchi la ligne jaune est une évidence et pas même une nouveauté, qu’en soient témoins les alertes et les plaintes qui s’accumulent depuis 2004. Encore faut-il considérer à une juste mesure d’où, quand, comment et pourquoi sont nées certaines de ces plaintes si l’on veut comprendre ce qui a conduit à la dangereuse et inadmissible radicalisation de Dieudonné. Car le désigner à la vindicte comme seul meneur reviendrait à évacuer d’un revers de main la question de savoir pourquoi ses vidéos approchent ou dépassent le million de vues sur Internet, pourquoi les salles où il se produit font le plein quelle qu’en soit la taille (un sondage a estimé qu’il remplirait Bercy si on l’autorisait !).

Se poser la question de savoir qui compose ce public conduit à cette autre évidence que le malaise est plus profond que ne le laissent entendre ceux qui voudraient le limiter aux dérapages d’un artiste. Que croit-on ? Que ce public, pour grande part composé de jeunes qui sont NOS enfants, serait un ramassis de racistes, d’antisémites, de révisionnistes et autres fascistes en devenir ? Si tel n’est pas le cas, que viennent-ils écouter et qu’entendons-nous de leur révolte ?

Qu’il soit déjà dit que Sémaphores n’ouvrira pas un énième « dossier Dieudonné », la presse en abonde et même en nauséabonde. Celui-ci sera le seul et unique dans nos pages. Pour nous, le fait que depuis plusieurs semaines on ne parle que de Dieudonné et de Valls, ça s’appelle LA CENSURE ! Nous allons y revenir.

Ceux qui lisent nos pages sémaphoriennes depuis maintenant plus de deux ans ne sauraient douter de notre ancrage à gauche, mais pas davantage de notre volonté démocratique et républicaine. Nous avons des adversaires mais pas d’ennemis, nous combattons certaines idées mais pas des personnes. Mais nous n’aimons pas ces combats qui ne seraient qu’en demi-teinte.

Dans cette affaire dieudonesque, nous pouvons bien évidemment nous retrouver, par exemple, dans les propos d’Alexis Corbiere qui, au nom du Parti de Gauche, exige des autorités compétentes que ce type de vidéo (il fait référence aux derniers vœux de bonne année de Dieudonné) ne puisse plus être diffusé sur Internet. Et nous indigner également que de grands médias s’en fassent les relais, donnant ainsi une audience encore plus forte à son auteur. À son instar, nous pouvons relever les poids et mesures incompréhensibles du Front National qui, par la voix de son vice-président M. Louis Alliot, désapprouve l’interdiction du spectacle de Dieudonné M’Bala M’Bala prétextant de « la liberté d’expression ». Sur le fond, Louis Alliot n’a pas tort. Qu’est-ce qu’une liberté d’expression si elle n’est pas pour tous ? Cependant, quelle presse a signalé que Marine Le Pen a attaqué en justice ces derniers mois trois secrétaires nationaux du Parti de Gauche, à savoir Jean-Luc Mélenchon, Raquel Garrido et François Delapierre pour essayer de les faire taire ? Où relève-t-on que le FN défend donc la liberté d’expression pour Dieudonné mais attaque en justice ses principaux opposants ? Là, c’est le mutisme chez Valls comme chez Taubira, et même du côté de Mediapart, du Canard Enchaîné et autres rares titres de presse encore indépendants. Et puis enfin, qui et que veut-on censurer, qui veut s’octroyer le droit de juger sans tout mettre dans la balance ?

Au demeurant, c’est bien sur cette « liberté d’expression » que l’Assemblée Nationale s’interroge en ce moment. Mais qui aura la volonté et l’indépendance nécessaires pour aller jusqu’au bout ?

Car c’est bien là que le bât blesse dès lors que l’objectivité réclamerait d’entendre toutes les chapelles. Pour garder en exemple Alexis Corbiere, nous pourrions aussi nous indigner de cette phrase de Dieudonné : « Je n’ai pas à choisir entre les juifs et les nazis. Je suis neutre dans cette affaire. (…) C’est passé. Qui a provoqué qui ? Qui a volé qui ? Je ne sais pas… Même si j’ai ma petite idée…». Non, monsieur Dieudonné, nul ne peut être neutre face à la Shoa, même sous le prétexte de n’être pas né lors de cette sombre époque.

Mais autant l’horreur serait de comparer les juifs aux nazis, autant il serait dommage de ne pas avoir la moindre « petite idée » sur qui fomente quoi, en l’occurrence qui a armé et financé le régime nazi hitlérien, et qui persiste à entretenir tant d’autres abjections ici et là encore aujourd’hui. À trop vouloir revisiter l’histoire, à accepter que certains débats ne puissent avoir lieu, on finit par accepter tacitement que la bête immonde soit toujours vivante et son ventre toujours fécond.

C’est pourquoi les propos d’un Alexis Corbiere (auxquels nous adhérons par ailleurs) restent parcellaires. Comme le restent ceux d’un Edwy Plenel (que nous soutenons aussi) dans son article du 07 janvier « Contre Dieudonné, mais sans Valls ». Et nous pourrions ajouter le débat dans L’Humanité de ce mercredi, et tant d’autres. Mais qui veut encore nier qu’il est des sujets qu’on n’aborde pas sans se faire (dis-)qualifier de « complotiste » ?

Car, oui, on doit pouvoir parler de la politique menée par Israël sans se faire taxer d’antisémite. Désigner les juifs qui sont responsables de cet apartheid ne revient pas plus à accuser le peuple juif que désigner le tyran Kim Sung-Un n’accuserait le peuple nord-coréen de condescendance. Oui, on a le droit de s’inquiéter du sale jeu des U.S.A. Oui, on a le droit de dire que l’OTAN est une association criminelle. Oui, on a le droit de refuser l’amalgame « arabe = musulman » si savamment entretenu, le droit de ne pas croire qu’il y aurait des guerres de religions lorsqu’elles sont économiques, et que nous connaissons les noms de ceux qui les organisent. En tout combat, il convient de ne pas se tromper de cible ni de colère.

Enfin on a le droit de penser que le problème de l’antisémitisme ne trouvera aucune solution tant qu’Israël conduira sa politique actuelle en toute impunité à la face des nations, à la barbe de l’ONU, avec le soutien des États-Unis et des pays qui sont dans le commandement intégré de l’OTAN. Et l’on sait sur ce plan quelle est la position du gouvernement français actuel, soit la même que sous Sarkozy à d’infimes détails près. Et concernant précisément Israël, on ne peut que s’étonner qu’un gouvernement qui se prétend de gauche n’ait pas aboli dès son arrivée au pouvoir la circulaire Alliot-Marie qui assimile et condamne au même titre que l’antisémitisme le boycott de produits israéliens en provenance des colonies (ce seul mot devrait nous faire bondir) en terre palestinienne. En aucun cas nous ne disons qu’Israël aurait le pouvoir de dicter quelque conduite que ce soit à la France, mais qu’on ne nous empêche pas de dire qu’il existe un lobby pro-israélien, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, malhonnête pour nier son existence, et mal renseigné pour sous-estimer son influence.

Alors peu nous importe si le président Hollande prend son pied aux dîners du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), peu nous importe même si Manuel Valls se sent « éternellement lié à Israël » par sa femme. Peu nous importe mais il nous semble pour le moins déplacé que celui-là même qui explique que les Roms « n’ont pas vocation à s’intégrer en France » ou qui s’en prend régulièrement aux Musulmans, devienne soudain un antiraciste qui va interdire les spectacles de Dieudonné.

Il nous plait cependant de rappeler que si Dieudonné est condamnable, il doit l’être à la hauteur de ses manquements par l’intermédiaire du ministère de la Justice et non pas celui de l’Intérieur, sauf pour quelque raison d’État qui nous échapperait. De même doit-on rappeler au ministre qu’on peut condamner ce qui est établi et non pas ce qui est supposé à venir ; nous n’en sommes pas encore à l’âge de « Minority Report » même si nous en approchons à grands pas. Dans ce sens, nous n’avons pas entendu de hauts responsables s’inquiéter de ce qu’Arno Klarsfeld incite à aller perturber les spectacles à venir de l’humoriste. Autant l’on peut être solidaire de son combat contre les véritables nazis, autant il n’est pas à un poste qui, nous semble-t-il, lui permettrait d’appeler à quelque désordre que ce soit mais plutôt à respecter son devoir de réserve.

En réalité, Dieudonné est allé jusqu’où on l’a laissé aller. Nous aimerions dire « Que la justice soit », et nous souhaitons qu’elle soit, mais quelle justice ?  Celle qui aujourd’hui encore, mercredi 8 janvier 2014, vient de se coucher devant un Sénat qui refuse qu’un des siens puisse être entendu devant un tribunal quelle que soit la gravité des faits ? Et qui plus est va peut-être accepter que la plainte qui était déposée se retourne contre le plaignant ! Quelle justice et pour quel pays ? Celui qui écrit au fronton de ses mairies « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Quelle égalité ? Pourquoi ce mot n’arrache-t-il pas la bouche de la plupart des « grands élus » qui le prononcent ?

Car ce ne sont pas des histoires de quenelles qui préoccupent les Français, et voilà pourquoi nous parlons de censure, à tout le moins d’enfumage afin de détourner l’attention. Le problème est que nous sommes gouvernés par des gens qui avaient promis un changement qui n’est jamais venu. Des gens qui théorisent l’impuissance du politique face à la finance et aux multinationales. Des gens qui prétendent être « de gauche » mais continuent d’expulser les sans-papiers, refusent le droit de vote aux étrangers et mènent des expéditions militaires néocoloniales.

Ajoutons, dans ce silence couvert par l’affaire Dieudonné, que le gouvernement a fini l’année en beauté en signant le décret qui autorise l’ouverture le dimanche des magasins de bricolage, cet autre décret qui réduit les exigences environnementales pour ouvrir ou agrandir une porcherie, l’appel du parquet contre la relaxe des 5 militants CGT de Roanne, qui préfère parler de quenelles plutôt que de la lutte chez Goodyear et de la séquestration de patrons … Forcément, on en passe et des tonnes !

Mais si l’évasion fiscale est répréhensible pour Dieudonné comme d’autres, comment expliquer que le sieur Cahuzac puisse se promener librement dans les couloirs de l’Assemblée ? Comment va-t-on nous expliquer que Serge Dassault est blanc comme neige, qu’il peut conserver le plus tranquillement du monde son poste de sénateur et sa main mise sur Corbeil-Essonnes à l’approche d’élections ? Pourquoi cette honteuse nuée grandissante de politiciens condamnés est-elle autorisée à rester en politique, à se re- et représenter aux divers suffrages, à siéger à cet autre Conseil constitutionnel (autre instance non élue par le peuple), ou, s’ils n’ont pas servi de fusibles, ne sortir du circuit que pour aller pantoufler dans quelque conseil d’administration d’une de ces sociétés qui privatisent les gains et socialisent les pertes ? Et qui veut bien parler de l’affaire Karachi, de l’affaire Tapie, de l’affaire Kadhafi ? Peu de points sur tous ces i, vous ne trouvez pas ?

La liste des griefs et des politiciens véreux pourrait être longue, elle ne serait pas pour autant exhaustive tant que nos lois et notre constitution leur permet d’exister. Mais, hormis aux fondus d’une télévision de merde dont le seul but est l’abrutissement général et la vente de temps de cerveau disponible pour Coca-Cola, à qui croit-on faire avaler que la crise, le chômage et la paupérisation globale en marche auraient pour unique solution l’austérité ? Aux jeunes qui suivent Dieudonné ? Pour autant qu’on pourrait éventuellement noter un manque d’esprit critique, rien n’évacuerait la question de savoir qui les a éduqués, à quelle bouillie télévisuelle ils ont été nourris et quelle Histoire on leur a enseigné. Non, il n’y a ni génération spontanée, ni effet sans cause. (Sans compter qu’à vouloir soigner quelque mal, Hippocrate nous rappellerait qu’il ne sert pas à grand-chose de chercher la cause mais qu’il faut s’enquérir de la cause de la cause.)

Réfléchissons-y, nous-mêmes qui au sortir d’une manif nous précipitons dans le supermarché le plus proche, qui acceptons les caisses et les pompes automatiques, et des Amazone (pour n’en citer qu’une) destructrices d’emplois au profit d’un esclavage moderne, et tant d’autres choses en nous disant « On n’y peut rien, ils sont trop gros, too big to fail ». Si nous croyons cela, pourquoi nous apprêtons-nous encore à voter tout prochainement ? Remplacer Pierre par Paul a-t-il jamais changé quoi que ce soit sans changer radicalement le système ? La droite a échoué et ne propose plus rien car la gauche fait ce qu’elle aurait fait, ne cherchons pas ailleurs le boulevard qui s’offre au FN.

Alors oui, il est temps de mettre à plat ce qui doit l’être. Et s’il devait être un dernier vœu à formuler à l’aube de cet an 2014, qu’il soit celui de la plus grande désobéissance civile car le vrai problème n’est que là : notre obéissance aveugle à ce que la morale et l’humanité les plus élémentaires réprouvent.

Que tous ceux qui veulent nous empêcher de rêver commencent à s’inquiéter : nous allons les empêcher de dormir.

Nous ne lâcherons rien !

 

quelques bonus :

On peut commencer par signer cette pétition contre l’augmentation de la TVA : http://www.stop-tva.fr

Sinon on peut aussi écouter ça :

À part ça l’article d’Edwy Plenel est ici : http://www.mediapart.fr/journal/france/070114/contre-dieudonne-mais-sans-valls

Un des articles les plus intéressants est celui de Maître Eolas :

http://www.maitre-eolas.fr/post/2013/12/30/Pourquoi-il-ne-faut-pas-faire-taire-Dieudonn%C3%A9-%28mais-il-ne-faut-pas-l-%C3%A9couter-non-plus%29

Ici l’Humanité : http://www.humanite.fr/societe/affaire-dieudonne-la-loi-gayssot-un-outil-mal-empl-556599

Le site de la campagne internationale de Boycott-Désinvestissement-Sanctions est ici : BDS

Le Mafiascope est ici.

et pour quand même rire un peu…

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