L’irresponsabilité des responsables

Les grands médias n’ont pas cru bon attirer l’attention sur le fait que Manuel Valls soit cité à comparaître le 5 juin 2014 devant le tribunal correctionnel de Paris. Il est vrai que ça la fout mal au moment où l’hidalgo accède à Matignon. Mais l’association la Voix des Rroms ne pouvait quand même pas oublier toute une série de propos tenus en 2013, et qui sont considérés comme une provocation « à la discrimination, la haine ou la violence à l’égard d’un groupe de personnes» (selon les termes de l’article 24 alinéa 8 de la loi du 29 juillet 1881) en raison « de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ». La loi prévoit des sanctions pénales qui peuvent aller jusqu’à un an d’emprisonnement, 45 000 euros d’amende et l’inéligibilité pendant 5 ans.

Tout un chacun se doute un peu de ce que sera l’issue d’un tel procès, et c’est bien ce qui a poussé Éric Fassin à titrer son billet de blog paru dans Libé et Mediapart : L’irresponsabilité des responsables.

Pour rappel, le ministre de l’Intérieur déclarait entre autres propos que les Roms « ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation » : « nous le savons tous, la proximité de ces campements provoque de la mendicité et aussi des vols, et donc de la délinquance ». En de conclure que « les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie ».

On apprend sous la plume de Fassin que l’avocat de la Voix des Rroms conteste la compétence de la Cour de justice : le ministre « est dans l’exercice de ses fonctions lorsqu’il donne des instructions, […] mais pas lorsqu’il intervient dans les médias pour donner son opinion ». En outre, « la République française ne reconnaissant pas la notion de race », il ne « pourrait être dans l’exercice de ses fonctions lorsqu’il prône un traitement différencié concernant des personnages à raison de leur origine. » 

« Bref, un ministre ne saurait parler au nom de la République s’il tient des propos racistes, note encore Éric Fassin. Sans doute les défenseurs de Manuel Valls rétorqueront-ils que, à l’instar du président de la République, les ministres du gouvernement bénéficient d’une forme d’immunité. Toutefois, ce serait reconnaître que nos gouvernants, au contraire de nos concitoyens, peuvent impunément s’adonner à la parole raciste. Cela reviendrait à instituer légalement un paradoxe : d’un côté, la République est fondée sur le rejet du racisme ; de l’autre, le racisme échapperait aux poursuites dès lors qu’il exprime la politique gouvernementale.

photo Reuters

Cette chronique a aussi été publiée dans Libération le 12 avril 2014, sous le titre : « Manuel Valls poursuivi par les Roms ».

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