Un président qui rétrécit

Pour préparer cet article, Christian Salmon s’est entretenu avec un certain nombre de conseillers et de ministres du gouvernement. Pour des raisons évidentes, ils ont souhaité rester anonymes. C’était le prix d’une plus grande liberté de parole et l’auteur les en remercie. Manuel Valls et ses conseillers sont les seuls à avoir refusé de répondre à ses questions.

Christian Salmon brosse ici un large récapitulatif de ce qui était observable de cette présidence de la République depuis deux ans. À l’attention des non abonnés à Mediapart, nous en reproduisons de larges extraits.

copyright Élysée

François Hollande, un président qui rétrécit

|  Par christian salmon

Son allocution au lendemain des européennes en est une nouvelle illustration. La chronique du hollandisme se donne à lire comme une suite incohérente de contre-performances, une succession de couacs, de tête-à-queue idéologiques, de télescopages entre la vie privée et la vie publique, de trahisons et de scandales d’État. Ce n’est pas seulement à la chute de la maison Hollande que nous assistons mais aux derniers jours de la Ve République. (…)

On peut invoquer toutes sortes de raisons pour expliquer cette situation, la principale étant l’orientation politique suivie par le gouvernement contrairement aux engagements pris pendant la campagne, au contrat noué avec les Français au moment de l’élection. De ce point de vue, la déception des électeurs socialistes est à la mesure des réformes ajournées : réforme du traité européen de stabilité budgétaire, taxe à 75 % des hauts revenus, réforme bancaire, réforme fiscale transformée en pause fiscale, droit de vote des étrangers, récépissés pour les contrôles policiers… Des batailles perdues parfois sans combat et parfois sans ennemis déclarés ou face à des ennemis imaginaires, des fantômes d’ennemis, fabriqués et agités par les médias.

Le discrédit qui frappe François Hollande à mi-mandat ne se résume pas à une liste de promesses non tenues, ni même à l’absence de résultats économiques en matière de croissance, de chômage. L’écart entre les discours de la campagne et l’orientation politique n’est devenu explicite qu’au début de l’année 2014, avec l’annonce du pacte de responsabilité. Son discrédit est bien plus ancien ; il date des premiers mois de son mandat. (…)

Dès l’automne 2012, la presse n’a pas eu de mots assez durs pour dénoncer l’amateurisme de l’exécutif, le défaut de communication ou de cap, bref l’absence d’un récit structurant qui serait le péché originel du hollandisme. C’est en effet l’illusion fréquente des communicants, qui appliquent à la vie politique les recettes du marketing. L’identification avec un président de la République n’est pas simple « connexion » avec une marque. C’est un enjeu symbolique complexe, qui dépend du succès ou de l’échec d’une série de performances : la cohérence du récit politique, le système de métaphores utilisé, le contrôle de la réception et de la diffusion de ce récit sur les réseaux sociaux. C’est une bataille qui oppose des forces sociales, des institutions, des narrateurs sur une scène – la médiasphère – où chacun intervient, usant d’un langage de persuasion. (…)

L’épreuve des mots

Le premier plateau que doit traverser l’acteur politique, c’est le champ lexical. Un véritable champ de bataille, qui a pour enjeu le contrôle des mots. Si vous cédez sur les mots, disait Freud, vous cédez sur les choses. Si vous voulez changer les choses, il faut savoir changer les mots. Face au cryptage néolibéral des enjeux de la crise, forger une nouvelle « lingua franca » politique n’est pas chose aisée. Les éléments de langage n’y suffisent pas. (…)

Dès les premiers mois de son mandat, François Hollande s’est fondu dans un univers lexical de droite (« coût du travail », « compétitivité », « charges sociales », attractivité des investissements étrangers), un ralliement que le ministre de l’économie, Pierre Moscovici, qualifia de « révolution copernicienne ». À l’automne 2013, l’introduction dans le débat public de l’expression « pause fiscale » rendit évidente l’influence des thèses néolibérales sur le gouvernement. (…)

La guerre des récits

Un simple examen des discours et des déclarations du gouvernement au cours des six premiers mois du mandat de François Hollande fait apparaître au moins deux lignes narratives, déclinées en plusieurs variantes selon les auditoires et les circonstances. Le premier de ces récits – l’appel au « patriotisme économique » – est un récit de guerre qui s’inscrit dans un champ lexical cohérent : « bataille », « front », « bras armé », « puissance ». Le deuxième de ces récits, c’est « l’épopée des inventeurs », qui évoque un nouvel âge industriel dont les héros seraient les ingénieurs, les techniciens, les créateurs. (…)

Faute de choisir entre ces différentes lignes narratives, le gouvernement a multiplié les lapsus, les couacs et les équivoques. On ne peut être à la fois Achille et Ulysse, a fortiori Reagan et Roosevelt. Or ces deux postures cohabitent dans le discours des ministres, et même chez le seul ministre du redressement productif. Parfois c’est l’une qui prend l’ascendant sur l’autre. Depuis le remaniement, elles ont fusionné, donnant naissance à un hybride affreux, qui parle la novlangue – le Vallsebourg –, amalgame de discours sécuritaire et de patriotisme économique, accouplement républicain de la matraque et de la marinière.

La trahison des images

La télévision par câble et l’explosion d’Internet ont imposé une forme de téléprésence des gouvernants et substitué à l’incarnation de la fonction, la surexposition de la personne des présidents.

Dès sa prise de fonctions, les images à l’Arc de triomphe du nouveau président trempé sous la pluie, les lunettes embuées, le visage ruisselant constituaient l’anti-portrait d’un président en majesté… La photo officielle du président réalisée par Raymond Depardon est venue confirmer la contre-performance de la cérémonie d’investiture. Le photographe de la France rurale et des gens simples réalisa le portrait d’un président non plus simplement normal mais banal, un « monsieur Tout-le-Monde » égaré dans les jardins de l’Élysée, figé, les bras ballants, un sous-préfet aux champs.

Dans les palais de la monarchie républicaine. © (Elysée)

Cette image est en contradiction avec le décorum monarchique lié à l’exercice de l’État. Un conseiller à Matignon observait qu’il est « extrêmement difficile » pour la gauche de gouverner la France dans un « décor de droite : des hôtels particuliers, entourés de gardes républicains, avec des huissiers qui ont des chaînes, dans des escaliers en marbre,  et des bureaux couvert d’or et de miroirs, ces hôtels qui ont appartenu soit à la Pompadour, soit au prince de Monaco, etc. »

Arrivé à Matignon en pleine affaire Cahuzac, ce même conseiller doit trouver un lieu pour que le premier ministre fasse une déclaration. « J’allais de bureaux en salons, et je ne voyais que de l’or, du stuc, des tableaux de maître… Et je me disais « où trouver un décor de gauche ? ». On ne va pas y arriver. J’ai fini par choisir un salon ouvert sur le parc et les jardins. » (…)

Nicolas Sarkozy transgressait l’étiquette. Il fit entrer le smartphone et le jogging à l’Élysée. François Hollande, lui, est piégé par le dispositif. Nulle volonté de transgression chez lui, c’est l’acte manqué qui domine. Tout son mandat n’est qu’une succession d’erreurs de catégorie. De la rue du Cirque au cireur de chaussures d’Aquilino Morelle, il est trahi par les images.

Cela éclata au grand jour lors du dialogue mis en scène par les chaînes d’info entre un président en exercice intervenant de l’Élysée et la jeune Leonarda, une lycéenne expulsée avec sa famille au Kosovo. Ce fut plus manifeste encore avec les photos volées du président à la une d’un tabloïd, le visage dissimulé sous un casque intégral rendant visite à sa bien-aimée, juché sur un scooter. Loin de la mise en scène de la visite de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni à Disneyland, qui relevait du conte de fées ou du genre de l’idylle, les photos volées de la rue du Cirque révélaient une situation vaudevillesque typique, le dévoilement d’un jeu de ménage à trois, avec le mari volage qui est démasqué alors même qu’il apparaît le visage masqué sous un casque intégral. (…)Il en est de même de la désastreuse image, et qui n’est que mentale celle-là, du conseiller du président, Aquilino Morelle, se faisant cirer les chaussures sous les ors de l’Élysée. À la différence de Barack Obama, que le photographe Pete Souza met en scène jusque dans sa vie privée, François Hollande est constamment piégé par les images. Ce que l’iconographie de la présidence nous donne à voir, ce n’est pas l’image d’une autorité mais la dispersion aléatoire des images et des signes d’autorité.

Le démenti des chiffres

(…) Comme un pilote privé de visibilité qui vole aux instruments, Hollande gouverne aux chiffres. C’est sur eux qu’il demande à être jugé. Réduire la dette. Maîtriser la dépense. Emprunter à taux bas. « Ce que j’ai appris, a-t-il déclaré le 4 mai 2014 au Journal du Dimanche, c’est que la France compte si elle a de bons comptes. » Ce fétichisme des chiffres a fini par s’épanouir en une véritable pensée magique, avec la prophétie de l’inversion des chiffres du chômage avant la fin de l’année 2013.

« Faire une telle prévision, c’était s’exposer au démenti des chiffres, constate un ex-conseiller à Matignon. Quand on annonce à l’avance qu’un truc va se passer et que rien ne se passe, on perd toute crédibilité. Et quand bien même il se passerait quelque chose, les gens n’y croient plus, ils crient à la manipulation des chiffres. Les mois suivants, les chiffres ont été mauvais, nous obligeant à publier des éléments de langage de plus en plus psychotiques… (…)

La bataille des valeurs

Depuis l’effondrement du communisme et la fin des grands récits émancipateurs, les socialistes conçoivent la politique comme un théâtre moral où s’affrontent des « valeurs ». Qu’il s’agisse du social ou du sociétal, de l’économie ou de la diplomatie, ils se sont institués en ardents défenseurs des « valeurs » : humanisme, laïcité, droit d’ingérence, honnêteté, rigueur comptable, etc. Voilà l’ADN du hollandisme. C’était l’enjeu central de l’élection présidentielle, le terrain d’affrontement choisi par François Hollande avec l’ex-président Sarkozy – les valeurs – dont il fit l’éloge et l’inventaire dans l’interminable anaphore du débat de second tour. (…)

C’est cette construction mythologique qui a volé en éclats avec l’affaire Cahuzac. Que celui qui était chargé de la lutte contre l’évasion fiscale dissimule un compte en Suisse et un montage de comptes à Singapour a soudain réduit à néant tous les discours sur l’impartialité de l’État, sur l’équité des efforts exigés de chacun.

« C’est le traumatisme du quinquennat ! affirme un conseiller ministériel. Cahuzac a rendu possible une connexion entre des wagonnets qui auraient mieux fait de ne pas s’accrocher ensemble. Premier wagonnet : celui de la gauche et l’argent. Deuxième wagonnet : la gauche social-traître. Un court-circuit qui se produit au pire moment de la politique d’austérité, provoqué par celui-là même qui est chargé de demander des efforts aux Français ! » (…)

Après avoir échoué à l’épreuve des mots, déserté la guerre des récits, subi la trahison des images, s’être vu infliger le démenti des chiffres, François Hollande perdait ainsi la bataille des valeurs. Cinq défaites pour un demi-quinquennat : et une confirmation par le verdict des urnes, prononcé dans le silence accablant de l’électorat socialiste aux élections municipales et européennes. C’est le prix d’une défaite symbolique sans précédent sous la Ve République.

Les derniers jours de la Cinquième République

L’impopularité de François Hollande ne peut être uniquement attribuée, comme l’équipe au pouvoir s’acharne à le croire, à l’absence de résultats de sa politique. Elle atteint des niveaux inégalés qui menacent sa légitimité.

S’il est dans l’essence même du pouvoir de se donner à lire comme une intrigue, d’exciter la curiosité, de retenir l’attention, ce n’est pas l’exercice du pouvoir qui intrigue chez François Hollande, deux ans après sa prise de fonctions, mais son impossibilité à l’exercer, non pas les mystères de son incarnation présidentielle, mais son incapacité à assumer la fonction présidentielle, non pas la figure de la souveraineté, mais l’insouveraineté de la figure présidentielle…

Au prisme de cette descente aux enfers du hollandisme, se donne à lire un véritable processus de décomposition des institutions de la Ve République. Ce n’est donc pas seulement à la chute de la maison Hollande à laquelle nous sommes conviés, mais aux derniers jours de la Ve République, qui joue à guichets fermés ses dernières représentations.

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