Une lettre à José Bové

Reçu au courrier

Par Romain Jammes

Salut José, tu permets que je te tutoie ? On ne s’est jamais vu, du moins tu ne m’as jamais vu. Mais on a partagé tant de combats que j’aurais du mal à ne pas te considérer comme l’un des nôtres. Mes premières idées politiques, je te les dois. Pendant mes vacances à Millau quand j’étais encore gamin, j’entendais mille légendes sur tes actions, je voyais sur la route des messages demandant ta libération. J’ai vite partagé ce goût des produits de l’agriculture paysanne que tu représentais alors pour moi.
Le démontage du Mac Do de Millau a longtemps été un symbole pour l’ado que j’étais. Le symbole d’une forme de résistance qui me touchait, celui de ce que cette malbouffe n’était pas une fatalité et avait ses détracteurs. Une pointe d’espoir face à l’impérialisme américain qui me paraissait écrasant.
En 2007, je votais pour la première fois. Longtemps j’ai hésité à te rejoindre, tes idées me parlaient : radicales, concrètes… Je sentais encore le faucheur d’OGM, celui qui ne se résigne pas à accepter un système productiviste et destructeur pour les humains et la nature. Si j’ai finalement voté Besancenot, c’était pour pousser plus loin une démarche que je trouvais proche de la tienne, mais en capacité de rassembler davantage et de peser dans le débat politique. Tout ça pour te dire que tu as beaucoup compté dans mon engagement politique et que ce José Bové-là, je partageais ses idées et son engagement.
Aujourd’hui, José, je ne te reconnais plus. Je comprends plus où est passé ce militant qui m’a tant inspiré. Je t’ai vu voter la libération du rail, qui détricote sciemment notre grand service public. Comment développer le ferroutage, remettre des trains partout, améliorer encore le meilleur train du monde sans cet outil central ? Comment endiguer le tout-automobile si la logique du profit et non de l’intérêt général — car c’est de ça dont il s’agit — devient maîtresse de l’aménagement ferré ? Comment construire un service accessible à tous, sans que la puissance publique intervienne sur les tarifs ?
Je t’ai vu soutenir la libéralisation de l’énergie. Là non plus je n’ai pas compris. La transition énergétique est un axe central de la politique écologique. Elle ne peut pas répondre à une logique marchande, parce que nous devons avoir comme objectif de consommer moins. Si c’est la puissance publique qui a créé tant de centrales nucléaires, il n’y a qu’elle qui est assez puissante pour planifier la sortie de cette énergie dangereuse. Il n’y a qu’elle qui est capable d’investir sur 20, 30, 50 ans dans d’autres formes d’énergies : celle de la mer, de la chaleur des profondeurs, ou d’autres encore inconnues…
Je t’ai vu te prétendre « grand défenseur des traités européens ». J’en suis resté bouche bée. Ces traités sont l’ADN d’une Union européenne autoritaire qui prive le peuple de sa voix. Des traités passés en force, ou en catimini dont les objectifs sont toujours la destruction des souverainetés nationales, et la concurrence libre et non faussée. Oui, celle que tu veux « pousser jusqu’au bout ». En somme, c’est une Europe qui veut imposer l’austérité et le productivisme à tous les peuples membres. Comment peut-on être écologiste et défendre un tel principe ? Au-delà des FEDER, FEADER et autres fonds qui aident les collectivités dans certains aménagements intéressants, n’y a-t-il pas une direction générale mortifère dans laquelle cette logique nous emmène ? Est-ce que l’écologie ne contient pas la graine d’une société différente : relocalisée, solidaire, en paix ?
José, j’ai la sensation que tu t’es perdu dans la jungle bureaucrate de Bruxelles. Que tes combats ont été dilués, comme ces cuistres diluent le vin pour augmenter leurs marges. Tu es si bon élève de cette école, que l’assiduité devient ton seul argument face à Mélenchon, quand tu ne te déverses pas en insultes comme récemment.
Au fond, j’aimerais voter pour toi José, pour celui qui a participé à la construction de mes idées, peut-être celui qui a provoqué la première étincelle qui a embrasé mon engagement. J’aimerais aussi parce que tu viens de notre de camp et que tu y as toute ta place au regard de tes engagements passés.
Dimanche, je donnerai ma voix au Front de Gauche, ce sera aussi, un peu, au nom du José Bové d’autrefois…

Romain JAMMES

 

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