Une coupure vertigineuse

Le retour de Sarkozy : une coupure vertigineuse

23 juin 2014 |  Par Hubert Huertas

Nicolas Sarkozy, en pleine tempête, fait annoncer son intention de revenir. Il indique sa méthode : s’emparer du parti qu’il a détruit. La dernière sortie de l’ancien président résume à elle seule la vertigineuse coupure entre la France des politiques et la France des Français.

Commençons par l’intéressé. Dans la vie courante, celle d’une entreprise par exemple, il serait viré depuis longtemps pour avoir tapé dans la caisse. Dans la vie politique, on fait semblant de s’interroger. Était-il au courant ? Voilà donc un patron dont le haut état-major a été pris la main dans le sac, état-major dont une bonne partie est convoquée par la justice à ce propos. Ses partisans assurent qu’il ne savait pas ! Que c’était dans son dos ! Voilà donc un candidat qui a fait péter le jackpot de ses comptes de campagne, sans avoir raflé la mise, mais à l’insu de son plein gré ! Parti ratiboisé financièrement, entourage moralement ruiné, dans la société civile cet homme se ferait tout petit. Dans la société politico-médiatique, il grimpe sur un tremplin ! Il annonce son retour irrésistible et trouve, de fait, des relais pour recueillir ses fanfaronnades comme les apôtres jadis, enregistrèrent la Sainte Parole…

Prenons le parti. Ses nouveaux chefs, Fillon en tête, repris par Éric Ciotti, parlent carrément de mafia. Dans une France exsangue, à laquelle, depuis bientôt quarante ans, on explique qu’il faut cesser de vivre au-dessus de ses moyens, et qu’il faut compter chaque sou, cette UMP a fait couler des torrents d’argent douteux pour organiser des espèces de Nuremberg, c’est-à-dire des spectacles médiatiques à la gloire du chef en campagne. Les faits sont établis. Mediapart a publié les fausses factures. Dans une vie démocratique normale, et saine, ce parti politique devrait disparaître ou nettoyer les écuries, en dénonçant celui qui l’a conduit dans cette impasse, et osons le mot, dans cette honte démocratique.

Or l’ancien président de la République, et ancien président du parti, est bel et bien en passe de revenir à la tête de cette UMP-là. Peu importe qu’il ait gardé le contrôle effectif de son parti après son arrivée à l’Élysée. Peu importe qu’il ait voulu que personne ne lui succède, et que le parti soit dirigé par un secrétaire général et non plus par un président, c’est-à-dire par une espèce de gérant dont il resterait le patron. Son UMP a dérivé, s’est endettée, a truqué sa comptabilité, mais il ne savait pas ! Mieux encore : son UMP, même à l’agonie, pourrait le réélire lors du congrès de cet automne, parce que le vote serait confié à une poignée de militants galvanisés, deux ou trois fois moins nombreux qu’il y a deux ans. Ainsi, dans ce paysage ravagé, le dernier carré deviendrait le premier cercle. Plus le parti se serait enfoncé dans la crise, plus les militants choqués auraient pris leurs distances, moins il y resterait d’adhérents, donc de votants au congrès, et plus les fidèles de l’ancien président pourraient dicter leurs volonté. Plus ils perdraient et plus il gagnerait : dans la vie courante, on dirait que ce parti marche sur la tête, dans le fonctionnement du sarkozysme on s’émerveille d’une fulgurante reconquête.

Tout cela n’aurait pas grande importance si ces affaires privées n’étaient pas des affaires publiques. Si le candidat en question, éclaboussé dans sa personne et ses méthodes, et potentiellement porté par un parti publiquement gangrené, n’avait pas de bonnes chances de redevenir le président de notre République. C’est là que la coupure entre le pays réel et les institutions censées l’incarner touche à la crise de régime.

La Cinquième République, voulue par Charles de Gaulle, avait pour objectif de libérer le pays de l’emprise des partis politiques, et de les dépasser en instituant l’élection du président de la République au suffrage universel. Il s’agissait de rapprocher le peuple de ceux qui les gouvernent, en instituant le fameux “lien direct” incarné par le président. Où en sommes-nous cinquante-six ans plus tard ? Premièrement la vie démocratique s’est réduite à un rendez-vous une fois tous les sept ans, puis une fois tous les cinq ans. Puis la somme des pouvoirs confiés, sans contre-pouvoirs, à une seule personne, a limité le débat démocratique à une question obsédante : que désire le patron ? Cette personnalisation a laminé les partis, qui n’ont plus produit d’idées, mais les a en même temps renforcés. Ils se sont transformés en écuries, en champs clos de coteries, en comités Théodule capables de transformer Nadine Morano en diva, en visiteurs du soir, en Pierre Juillet, en Marie-France Garaud, en Alain Minc, ou en Patrick Buisson, et l’élection présidentielle en concours de beauté. Le contraire du projet de 58 !

Avec le retour potentiel de Nicolas Sarkozy, nous en sommes arrivés au stade ultime. En avant pour le concours de laideur ! La distance entre la vie réelle et le système de sélection du chef suprême a pris une telle dimension que, grâce aux mécanismes mêmes de la Cinquième République, un président renvoyé dans ses foyers, et concerné par une multitude d’affaires, pourrait revenir en s’appuyant sur le parti qu’il a démoli !

Si le feuilleton du retour de Sarkozy ne suffit pas à convaincre tous les politiques sincères, et il en existe beaucoup, que le temps de réfléchir à une nouvelle République est arrivé, c’est que la coupure entre la France des Français et la France de la Cinquième n’est pas seulement profonde. Elle serait irrémédiable.

petit bonus sémaphorien :

 

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