Ces monstres qui nous gouvernent

par Nolwenn Neveu

4 500 000 000 000 euros. C’est le montant déboursé par les États européens après la crise de 2008 pour éviter l’effondrement du système bancaire (1). Sur la seule année 2008, la France a mobilisé 360 milliards d’euros pour aider ses banques, un montant supérieur à son budget annuel.

Plus visible que d’autres, la crise de 2008 n’est pourtant que l’une des nombreuses crises bancaires et financières qui ont secoué l’économie mondiale depuis 1970. Outre les coûts directs du refinancement des banques dont les montants sont stratosphériques, ces crises à répétition ont des coûts indirects en raison de leurs répercussions sur l’économie réelle. Le FMI évalue les pertes à hauteur de 23% du PIB pour la zone euro depuis 1970, sur la même période les dettes publiques ont augmenté de 20%. Les contribuables d’hier ont payé, ceux d’aujourd’hui payent et, sans réforme, ceux de demain paieront eux aussi pour les banques.

Des aides publiques qui servent la spéculation

Après le cataclysme financier de 2008, le bon sens démocratique aurait exigé que l’on sonne la fin de la récréation pour les banques. D’aucuns se déclaraient d’ailleurs ennemis de la finance, d’autres exigeaient une ferme supervision des activités bancaires. Pourtant, le sauvetage des banques s’est fait sans conditions et les Etats européens n’ont pas saisi l’occasion qui leur était donnée de reprendre le contrôle sur l’oligarchie bancaire. Comble : l’État français via sa société de prise de participation, a englouti des milliards d’euros pour soutenir les banques en souscrivant des actions dites « de préférence », c’est-à-dire… sans droit de vote ! Pour seule contrepartie aux aides colossales apportées, les États ont timidement demandé aux banques de bien vouloir continuer à assurer leur fonction traditionnelle de financement de l’économie en accordant des prêts aux ménages et aux entreprises. Mais dans un contexte de crise économique, les ménages ne consommaient pas et les banques ont préféré durcir les conditions d’accès aux prêts pour les PME. Les milliards concédés aux banques ont alors servi à la spéculation sur les titres de dettes publiques dont on connait les conséquences dramatiques pour les populations.
Les accords de Bâle III, ou la loi bancaire de 2013 en France n’ont en rien modifié les structures, le fonctionnement ou la supervision des banques, toujours libres d’utiliser à leur guise l’argent des déposants pour leurs activités de financement à haut risque et de se débarrasser des créances douteuses via des produits dérivés ou la titrisation.

Dérégulation organisée par les pouvoirs publics

Il n’est pourtant personne aujourd’hui pour douter que la période de stabilité financière qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a eu pour origine le strict encadrement du secteur bancaire et financier qui a suivi la crise de 1929. En France notamment, la loi bancaire de 1945 organisait la spécialisation des banques, qui impliquait la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaire. Ces dernières n’avaient pas la possibilité de collecter les dépôts et devaient trouver les moyens de financement sur les marchés financiers. L’épargne des déposants était ainsi protégée des risques pris par les banques d’affaires. Le modèle de banque universelle (couvrant à la fois des activités de collectes de dépôt, d’octroi de crédit, d’assurance et de finance plus ou moins spéculative) n’a pu se développer qu’à partir des années 80 par des mesures successives de dérégulation. La loi Bérégovoy de 1984 notamment, a supprimé la spécialisation des banques et a permis les opérations de fusions entre banques de dépôt et banques d’affaire, donnant naissance aux conglomérats qui dominent aujourd’hui le système bancaire français.

France : un secteur bancaire des plus dangereux

Quatre groupes dominent actuellement près de 80% de l’activité bancaire française : BNP Paribas, le Crédit Agricole, la Société Générale, et le groupe BPCE. Ces groupes comptent parmi les 29 groupes bancaires systémiques (dont la défaillance pourrait provoquer une véritable catastrophe économique) recensés par le Conseil de Stabilité Financière, créé en 2009 par le G20 de Londres afin de « superviser » le système bancaire mondial. De fait ces groupes représentent près de 4 fois le PIB de la France… 46 fois même pour ce qui concerne les opérations hors bilan. A lui seul, le bilan de BNP-Paribas s’élève à 2000 md€, l’équivalent du PIB de la France et si l’on tient compte de ses opérations hors bilan on atteint 48 000 md€. L’extrême concentration du secteur bancaire français en fait l’un des plus dangereux au monde.
Par ailleurs, les activités relevant du rôle traditionnel des banques (financement de l’économie et contrôle des risques) sont aujourd’hui reléguées au second plan, au profit d’activités de marché non seulement inutiles, mais souvent nuisibles socialement et écologiquement. Le modèle de banque universelle permet aux banques d’investissement d’avoir la main sur la création monétaire, fonction traditionnelle des banques de dépôt. Des sommes faramineuses sont ainsi drainées vers des activités spéculatives, mettant en péril la stabilité financière et le dynamisme de nos économies. La séparation des banques de dépôts et d’investissement, le contrôle strict des activités bancaires et la création d’un véritable pôle de financement public permettraient de mettre fin à ce problème.

Reprendre le pouvoir sur les banques

Avant 1989, le secteur public bancaire français était l’un des plus importants au monde. En 1984 après des vagues successives de nationalisation, les banques publiques contrôlaient plus de 85% des dépôts et plus de 75% des crédits. L’épargne et le crédit sont des biens publics vitaux, puisqu’ils déterminent en grande partie l’investissement, la hiérarchie des besoins, et l’avenir collectif. Leur gestion doit donc être surveillée par la puissance publique pour servir l’intérêt général.
Il est donc impératif de reprendre le contrôle de la structure et du fonctionnement du secteur bancaire. « Filialiser » les activités de spéculation, comme le propose la loi bancaire française de 2013 est illusoire : cette mesure est un gadget qui ne concerne qu’une infime part de l’activité des banques (1% du produit de la Société Générale selon son PDG) mais surtout, filialiser n’est pas séparer. Une loi bancaire doit restaurer l’exigence de séparation stricte des activités de dépôt et d’investissement.

Par ailleurs, pour mettre fin à la rente d’oligopole dont bénéficie le secteur bancaire privé, la mise en place d’un Pôle financier public doté de véritables capacités d’intervention est nécessaire. Un tel pôle public bancaire permettra de reprendre la main sur l’épargne nationale captée par les grands groupes financiers sans qu’aucun contrôle de l’usage de ces fonds ne leur soit imposé. Seul un pôle public bancaire peut assurer que l’épargne nationale soit orientée de manière à servir l’intérêt général, notamment par les projets d’investissement écosocialistes.

(1)Le Livre noir des Banques, Attac et Basta!, éditions Les liens qui libèrent

 

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