Humour noir et parole blanche

Un humour noir : Hollande, Haïti et les réparations
11 mai 2015 | Par Eric Fassin (note : les illustrations sont un choix Sémaphores)

Bamboula
À quoi joue François Hollande ? Pour refuser les réparations, il continue de juger l’esclavage « irréparable ». Pourtant, à Pointe-à-Pitre, il se fait applaudir en déclarant : « quand je viendrai en Haïti, j’acquitterai la dette que nous avons ». Mais son entourage précise aussitôt « qu’il s’agissait d’une « dette morale » ». Le verbe présidentiel, ce n’est pas « pour de vrai ». L’humour noir de François Hollande est une parole blanche.
Le 10 mai 2015, à l’occasion de la journée nationale de commémoration de la traite et de l’abolition de l’esclavage, le Président de la République inaugure le Mémorial ACTe en Guadeloupe. Il n’hésite pourtant pas à évoquer le présent : « de nouveaux négriers monnaient des cargaisons humaines. En Méditerranée, des passeurs criminels remplissent des bateaux d’êtres humains. » Christiane Taubira tente de corriger : l’esclavage qu’on commémore, c’était un système d’État « codifié et régulé ». Et de s’agacer : « on doit combattre l’esclavage aujourd’hui, mais la confusion est mauvaise conseillère, et en plus elle est l’apanage des imbéciles ». Mais n’est-ce pas, pour la Garde des Sceaux comme pour le Président de la République, une manière d’éviter de reconnaître la responsabilité de l’Union européenne, et donc des États actuels ? Car « l’Europe forteresse » est la première responsable des morts en Méditerranée.

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Quant à l’héritage de l’histoire, on sait François Hollande opposé aux réparations financières ; il leur préfère les gestes symboliques – moins coûteux. Deux ans plus tôt, le 10 mai 2013, n’a-t-il pas parlé d’« impossible réparation » ? C’était une fin de non recevoir adressée au Conseil représentatif des associations noires (CRAN). Il ajoute aujourd’hui : « Le seul choix possible, le plus digne, le plus grand, c’est la mémoire, la vigilance et la transmission ». Toutefois, l’argument laisse perplexe : à n’en pas douter, la Shoah est irréparable ; pourtant, l’Allemagne pourrait-elle s’exempter de toute réparation ? François Hollande n’en répète pas moins sa formule : « j’ai repris à mon compte il y a déjà longtemps les mots d’Aimé Césaire quant à la nature irréparable du crime. » Pourtant, en 2013, Louis-Georges Tin, président du CRAN, ne mâchait pas ses mots : « François Hollande trahit l’esprit même du texte d’Aimé Césaire car ce texte est favorable aux réparations. Ce n’est pas très honnête. »

Que disait exactement cette grande figure martiniquaise, dans l’entretien accordé en 2005 à Françoise Vergès ? « Ce serait trop facile : “Alors toi, tu as été esclave pendant tant d’années, il y a longtemps, donc on multiplie par tant : voici ta réparation.” Et puis ce serait terminé. Pour moi, l’action ne sera jamais terminée. C’est irréparable. » C’est donc, effectivement, tout le contraire de la lecture de François Hollande. Césaire continue en effet : « Je connais suffisamment les Occidentaux : “Alors, mon cher, combien ? Je t’en donne la moitié pour payer la traite. D’accord ? Tope là.” Puis c’est fini : ils ont réparé. Or, selon moi, c’est tout à fait irréparable. » Sans doute le poète refuse-t-il de jouer les mendiants ; il n’en conclut pas moins : « Je crois que l’Afrique a droit moralement à une réparation. » Le droit moral à une réparation devient, pour François Hollande, le droit à une réparation… (purement) « morale » !

Or en Guadeloupe, la question est toujours d’actualité. Le syndicaliste Élie Domota s’indigne qu’on refuse aux « victimes » les réparations qu’on a accordées aux « bourreaux » en 1848 et dont vivent encore leurs descendants. Autant dire : « la colonisation était une bonne chose, l’esclavage était une bonne chose » ! Car en réalité, quand les responsables français disent « qu’ils sont opposés à la réparation, c’est qu’ils considèrent que la citoyenneté française, c’est la réparation. C’est comme si vous venez chez quelqu’un, vous tuez la famille, vous violez la petite fille, et quelques années après vous lui faites deux enfants, vous vous mariez avec elle et vous considérez que le problème est réglé parce que vous lui donnez votre nom! » Le président campe pourtant sur ses positions : « la seule dette qui doit être réglée, c’est de pouvoir faire avancer l’humanité. »

Toutefois, à Pointe-à-Pitre, il fait aussi une déclaration solennelle concernant Haïti. Le président commence par rappeler l’histoire. « A-t-on suffisamment souligné que quand l’abolition fut acquise, la question de l’indemnisation prit des proportions et surtout une orientation particulièrement surprenante, puisqu’elle était réclamée à cor et à cri non pas par les anciens esclaves, mais par les anciens maîtres qui exigeaient d’être dédommagés pour la perte de la force de travail qu’ils avaient comptabilisée dans leurs écritures comme la valeur de leur cheptel. C’est sous la monarchie, Charles X, 1825, qui réclama même à la jeune République d’Haïti une indemnisation d’État de 150 millions de francs or, afin d’indemniser les anciens colons. »

Effectivement, Haïti s’est ruinée à payer pendant plus d’un siècle (jusqu’en 1952 !) l’équivalent de 17 milliards d’euros à la France. Le reconnaître en 2015, c’est faire écho à Nicolas Sarkozy qui déclarait en 2010, pour la première visite d’un chef d’État français en Haïti depuis l’indépendance en 1804 : « Même si je n’ai pas commencé mon mandat au moment de Charles X, j’en suis quand même responsable au nom de la France. » Mais l’actuel président semble aller beaucoup plus loin que la simple allusion de son prédécesseur : « Certains ont appelé cette exigence la rançon de l’indépendance. Eh bien, quand je viendrai en Haïti, j’acquitterai à mon tour la dette que nous avons ».

En Guadeloupe et dans le monde entier, les applaudissements sont nourris. L’information est aussitôt reprise : par exemple, sur le site de France TV Info ; ou bien sur celui de Jeune Afrique. Mais une dépêche vient doucher les enthousiasmes : « Son entourage a précisé à l’AFP qu’il s’agissait bien d’une ‘dette morale’ ». Autrement dit, c’était pour rire. Les Haïtiens seront payés… en monnaie de singe ! Autant dire qu’ils comptent pour du beurre. Car si le gouvernement grec s’avisait aujourd’hui de déclarer : « j’acquitterai ma dette », pour faire préciser ensuite par des conseillers : « dette morale, bien sûr », que n’entendrait-on ?

Il y a les dettes qu’on honore, et celles qu’on se contente d’acquitter « moralement ». C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le refus de prendre en compte, à l’inverse, la dette allemande à l’égard de la Grèce. Dans le rapport de domination, les puissants ne doivent jamais rien à personne ; il n’est de dette que des dominés. Mais il y a plus. Ce que suggère François Hollande, en promettant pour aussitôt démentir, en prenant un engagement pour s’en dégager immédiatement, c’est aussi que la parole de l’État est démonétisée. C’est lui-même qui le dit : il ne faut pas le prendre au sérieux. D’ailleurs, il dit bien « ma », et non pas « notre » dette. Le verbe présidentiel, ce n’est pas « pour de vrai » : cela n’engage que lui. Ou plutôt que ceux qui y croient. L’humour noir de François Hollande est une parole blanche.

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