L’humanité échouée

Par Alain Korkos (Arrêt sur image)

Ce sont deux photos qui ont fait la une de la presse internationale. Deux photos nous montrant le corps d’un petit enfant échoué sur une plage de Bodrum en Turquie, et un policier qui le porte dans ses bras. Très vite, elles firent le tour du ouèbe avec le hashtag #KiyiyaVuranInsanlik, l’humanité échouée en turc.

01_Photos © Nilufer Demir02_Demir2Aucun quotidien français n’afficha ce jeudi matin l’une ou l’autre de ces images en première page. Les rédacteurs en chef avaient-ils jugé qu’il était moralement inacceptable de publier de telles images ? Absolument pas. En vérité ils ne les ont pas vues – ou n’ont pas voulu les voir – car tous avaient décidé depuis un moment déjà que l’événement du jour était la manifestation des agriculteurs.

03b_kSeul Le Monde, dans son édition de jeudi après-midi datée de vendredi, publia l’une de ces terribles images. Les journaux britanniques, qui n’avaient pas de manifestation agricole en vue, affichèrent largement ces deux photos :

03_KD’autres quotidiens européens ne furent pas en reste. Voir les unes du Soir belge, de l’Expressen suédois, des Espagnols El Periódico et El País, des Italiens Corriere della Serra et Il Manifesto qui publièrent quant à eux une troisième photo, la même que le Turc Hürriyet et que l’Allemand Bild qui l’imprima en dernière page.
Qui dire devant une telle horreur sinon la lassitude, l’épuisement, la tristesse infinie ?

04_KOn pourrait tenter de décrire ces photographies. L’enfant de la première semble endormi, on imagine que parfois il prenait cette pose dans son lit.

01_Photos © Nilufer DemirSauf qu’il est présentement échoué sur une plage, noyé. Un policier immobile le contemple, à moins qu’il soit en train de prendre des notes sur un carnet ou de composer un numéro sur un téléphone portable. Il n’y a qu’eux deux sur cette plage. Le vivant et le mort. Plus nous, en spectateur externe. Mais nous savons que la réalité est autre : il y a la photographe, d’autres policiers, d’autres journalistes ; il y a du bruit ; le bruit de la mer, des conversations, des moteurs de voitures, peut-être. Le tumulte de la vie que l’image arrêtée, recadrée, gomme pour diriger notre regard vers la mort silencieuse.

Sur la deuxième photographie, le policier porte dans ses mains gantées de blanc le corps de l’enfant mort. Il ne le serre pas contre sa poitrine comme il le ferait avec un enfant vivant qu’il voudrait protéger. Il le tient à distance. Par respect, ou pour éviter tout contact direct avec la mort. Dans le fond à droite, le personnage qui semble installer un trépied de photographe nous rappelle que nous ne sommes pas les seuls à assister à cette scène.

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Que nous apporte la description de ces deux photos ? Pas grand-chose en vérité. On se sent nu, désemparé, alors on élucubre, on conjecture, on bâtit des hypothèses sur rien ou pas grand-chose. Lassitude, épuisement, tristesse infinie.

05_kOn pourrait s’exclamer : « C’est absolument inhumain ! » Sauf que ce n’est pas si simple. Des hommes, qui se baptisent État islamique ou qui officient sous les ordres de Bachar El-Assad, ont créé une situation qui a conduit des milliers d’êtres humains à la mort . Ces hommes, ces assassins, ne sont pas des monstres venus d’une autre planète. Ce sont des êtres ordinaires comme l’était Adolf Eichmann, qui fut chargé à partir de 1942 d’appliquer la « Solution finale ». Eichmann, nous explique Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem – Rapport sur la banalité du mal, avait délibérément cessé de penser par lui-même, s’en était remis à une logique qui réduisait l’autre à moins que rien, s’exonérant par là même de toute culpabilité. Une logique assassine qui, pour mieux se faire accepter, se dissimulait derrière des artifices de langage : la mort par le gaz était un procédé médical ; le meurtre était un moyen d’« accorder une mort miséricordieuse » ; l’extermination était baptisée évacuation ou traitement spécial ; la déportation devenait regroupement ; les convois ferroviaires de déportés n’étaient que cargaisons.

Les membres de l’État islamique et les sbires de Bachar El-Assad fonctionnent de la même manière. À la fois idéalistes et simples exécutants, ils se conforment aveuglément à un système, à un discours dont l’une des principales vertus est de mettre à distance la réalité de leurs actes.

«Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre », écrivait Hannah Arendt dans l’épilogue de son ouvrage. « L’ennui, avec Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux. »

Cinquante-deux ans après la parution d’Eichmann à Jérusalem – Rapport sur la banalité du mal, les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre. On a oublié Hannah Arendt. Lassitude, épuisement, tristesse infinie.

On pourrait dire que publier ces photos à la une des quotidiens favorise l’émotion au détriment de la réflexion.

06_k« Les photographies produisent un choc dans la mesure où elles montrent du jamais vu. Malheureusement, la barre ne cesse d’être relevée, en partie à cause de la prolifération même de ces images de l’horreur. »

« Le sentiment d’être à l’abri des calamités stimule l’intérêt pour les images douloureuses, dont le spectacle suscite et renforce le sentiment qu’on est à l’abri. »

« Souffrir est une chose; vivre avec les photographies de la souffrance en est une autre, et cela ne renforce pas nécessairement la conscience ni la capacité de compassion. Cela peut aussi les corrompre. La première image de cette espèce que l’on voit ouvre la route à d’autres images, et encore à d’autres. Les images paralysent. Les images anesthésient. Un événement connu par des photographies acquiert un surcroît de réalité qu’il n’aurait pas eu sans elles. (…) Mais aussi, après que ces images ont été imposées à notre vue de façon répétée, il perd de sa réalité. »

Que dire de plus ? Qui a lu Susan Sontag ? Lassitude, épuisement, tristesse infinie.

On pourrait rappeler que ces photos fonctionnent selon un principe vieux comme le monde, connu de tous les romanciers. C’est celui qui consiste à incarner un drame. « Aylan, peut-être plus encore que les corps anonymes en décomposition trouvés dans un camion en Autriche qui ont choqué l’Europe la semaine dernière, a personnalisé la tragédie que connaissent les onze millions de Syriens déplacés par plus de quatre ans de guerre », écrivait hier le New York Times.

Soixante-et-onze cadavres anonymes d’un côté, et un enfant de trois ans de l’autre qu’on appelle par son prénom. Émotion garantie. Lassitude, épuisement, tristesse infinie.

On pourrait rappeler que jamais aucune photo ne mit fin à une guerre. En 1968, Don McCullin photographiait la famine au Biafra. Ses photos mirent-elles fin à la guerre civile qui ravageait le pays ? Non. Le Nigéria vainquit le Biafra sécessionniste à la fin de l’année 1969, grâce au soutien de l’armée britannique.

Photo © Don McCullin

Photo © Don McCullin

En 1969 paraissaient des photos du massacre de My Lai au Viet-Nâm, perpétré par les troupes américaines le 16 mars 1968. Ces clichés choquèrent le monde entier, attisèrent la contestation qui avait pris naissance l’année précédente. Mirent-ils fin à la guerre ? On sait bien que non.

Photo © Ronald L. Haeberle

Photo © Ronald L. Haeberle

Trois ans plus tard, le 8 juin 1972, l’aviation sud-vietnamienne répandait du napalm sur le village sud-vietnamien de Trang Bang, censé abriter des combattants communistes. Nick Ut prit cette photo d’une gamine de neuf ans nommée Phan Thi Kim Phuc, qui courait nue sur la route alors que son dos brûlait :

Photo © Nick Ut

Photo © Nick Ut

Cette image mit-elle fin à la guerre ? Évidemment pas. Le conflit vietnamien cessa grâce à la victoire militaire de l’armée du Nord qui envahit Saigon le 30 avril 1975. Et l’on se souvient de cette autre photo illustrant la fuite, de cet hélicoptère posé sur le toit de l’ambassade américaine à Saigon, des gens qui se pressent, qui se bousculent pour embarquer.

En août 1992 parut la photo ci-dessous (qui sera plus tard controversée). Elle était extraite d’un reportage vidéo réalisé le 5 août 1992 dans un camp de détention serbe situé à Trnopolje par une équipe de la chaîne de télé grand-bretonne ITN. Contribua-t-elle à mettre fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine ? Là encore, non.

Image © ITN

Image © ITN

En 1993, Kevin Carter photographia un enfant soudanais guetté par un vautour. Cette photo mit-elle fin à la guerre civile soudanaise qui ravageait le pays ? Pas du tout.

Photo © Kevin Carter

Photo © Kevin Carter

En janvier 2009 paraissait dans la presse (et notamment dans L’Humanité) la photo d’une enfant morte à Gaza.

Photo © Fadi Adwan

Photo © Fadi Adwan

Ce n’était ni la première ni la dernière photo d’enfant palestinien mort, mais celle-ci était particulièrement insoutenable. Rendit-elle la liberté aux habitants de Gaza ? Fut-elle le déclencheur de la naissance d’un État palestinien ? Lassitude, épuisement, tristesse infinie.

On pourrait rappeler que la vie, que l’humanité est plus importante qu’une photo aussi bien cadrée soit-elle. Dans un article de Libération intitulé Les photos « qui changent le monde » changent-elles vraiment le monde ? André Gunthert, professeur à l’EHESS, affirme que la publication de ce genre d’images n’est pas inutile car elles deviennent des marqueurs historiques. « On ne se souvient pas de la fin de la guerre au Vietnam, car la photo de Kim Phuc en est devenue l’icône », dit-il. Cette manière de penser donne raison à Susan Sontag (encore elle), qui écrivait : «La mesure même dans laquelle cette photographie est inoubliable annonce sa propension à perdre sa signification politique, à devenir une image atemporelle. »

Oublier la politique, oublier l’Histoire, oublier les victimes, privilégier une image totalement coupée du monde mais bientôt vendue sur papier mat ou glacé, encadrée, accrochée au mur. Humanité échouée. Lassitude, épuisement, tristesse infinie.

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