Gauche interdite

arton31973-df490_PolitisL’édito de Denis Sieffert du 16 juillet, Politis n°1362. (ndlr: le choix des illustrations est de Sémaphores)
La Grèce, ces jours-ci, c’est un peu la chèvre de Monsieur Seguin. Cette pauvrette qui, pour avoir voulu rester libre dans les pâturages, fut attaquée par le loup avec lequel elle batailla toute la nuit, avant de succomber, au petit matin, sous les crocs du carnassier. L’histoire d’Alexis Tsipras rappelle l’héroïsme vain de la chèvre du conte provençal. L’ennemi était féroce et le combat déséquilibré. Ce petit détour littéraire pour nous éviter deux écueils : le déni et le dépit. Il faut d’abord voir les choses en face : le Premier ministre grec a cédé sous les coups. Mais faut-il, de dépit, instruire son procès en trahison ? Évidemment, non. Alexis Tsipras s’est battu courageusement. Sans doute a-t-il commis des erreurs. Peut-être a-t-il sous-estimé la froide détermination de l’armada politico-financière qu’il avait face à lui. Peut-être a-t-il imaginé qu’un vague sentiment humanitaire ou démocratique arrêterait à un moment donné le rouleau compresseur. On sait qu’il n’en a rien été.

welcomeGAu bout de la nuit, il a dû faire un choix : défier l’implacable ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, grand ordonnateur du désastre grec, ou plier, en s’efforçant de sauver ce qui pouvait encore l’être, l’appartenance de la Grèce à la zone euro. Dans le premier cas, il faisait prévaloir son ego, mais entraînait son peuple dans une crise sociale et sanitaire dont il était impossible de mesurer les conséquences. Il a choisi la seconde voie, limitant un peu – très peu – la casse à court terme, mais essuyant une défaite qu’on ne manque pas de lui reprocher sur sa gauche. Et ne faisant peut-être que retarder le fameux « Grexit ». L’histoire jugera. Mais le vrai bilan de cet interminable conflit n’est pas pour demain. Surtout que nous avons tous été ballottés par les événements depuis un mois. J’évoquais voici deux semaines ce que j’appelais « la bataille d’interprétation ». Qui a gagné ? Qui a perdu ? Nous y sommes.

Et la presse et les politiques de droite s’en donnent à cœur joie. Ils ne se privent pas d’encaisser les dividendes du succès. L’intention est transparente : il s’agit de décourager les peuples européens de porter à leur tête un autre Tsipras. Ce n’était d’ailleurs pas loin d’être l’enjeu principal de la bataille. Électeurs espagnols, irlandais, français, à bon entendeur… Le message est clair. Si vous ne pliez pas, on vous brisera.
La violence des dirigeants allemands a sans aucun doute marqué les esprits. Mais dans quel sens ? Les futurs électeurs européens vont-ils être terrorisés ? Ou bien, au contraire, vont-ils se dire que tout cela est insupportable, et que l’Union européenne a révélé dans cette affaire son pire visage, et peut-être son vrai visage ?

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En tout cas, les leçons politiques de cette crise vont bien au-delà de la Grèce. C’est un peu comme si on venait de nous dire que, désormais, toute politique de gauche est interdite. Prohibée par un mystérieux décret. Et que nous sommes enfermés dans une prison idéologique qui n’autorise plus aucun choix. Mais, en vérité, tout ça n’est pas si nouveau. Les dirigeants allemands ont agi dans la grande tradition coloniale.

Ce régime, les pays africains l’ont enduré pendant un demi-siècle, et aujourd’hui encore : pillage, plans du FMI, réformes « structurelles »… On connaît la mécanique ! À cette différence près qu’en Afrique les puissances se sont toujours débrouillées pour mettre en place des potentats locaux aussi dociles que corrompus. Alors que le « petit » Tsipras, même vaincu, n’est pas leur homme lige (sa chute serait d’ailleurs leur ultime victoire). Ce retour à un colonialisme primaire au cœur de l’Europe doit nous inspirer quelques réflexions. Par exemple, celle-ci. L’un des arguments qui ont plaidé en faveur de la construction européenne, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, c’est la lutte contre les nationalismes. C’est l’Europe, facteur de paix.

Or, que voit-on aujourd’hui ? Que livrée au libéralisme, elle est au contraire redevenue le théâtre de tous les nationalismes. Tantôt au nom de l’Europe, tantôt contre elle. L’Allemagne de M. Schaüble et du social-démocrate Sigmar Gabriel n’en est pas exempte. Et que dire de ses alliés finlandais, de droite et d’extrême droite, pour qui les Grecs méritent la même considération que les migrants érythréens ? Bref, la haine de classe, le mépris pour les peuples et le racisme font bon ménage. Où allons-nous de ce pas ?

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Synthèseman

Quant à François Hollande, il s’en tire bien. Il va glaner ici ou là quelques points dans les sondages. Il a admirablement joué les « go-between » et a su le faire savoir. Mais sur le fond ? Comme il l’a reconnu lors de son entretien du 14-Juillet (« J’ai dit à Alexis Tsipras : “aide-moi à t’aider” »), c’est sur la Grèce qu’il n’a cessé de faire pression afin qu’elle accepte les conditions qui lui étaient imposées. Peut-être a-t-il convaincu Tsipras de ne pas se lancer dans l’aventure de la sortie de l’euro. Mais, peut-être que Tsipras n’avait besoin de personne pour le comprendre… C’est en tout cas très insuffisant pour nous faire croire que la France a résisté à l’Allemagne, et qu’il s’agit là d’une grande victoire. Quoi qu’il en soit, la crise grecque marque un tournant. Toutes les forces de gauche – réellement de gauche – vont devoir d’urgence en tirer les leçons.

parthenoMcDo

 

La dette ? Quelle dette ?

mise à jour 29 janvier 2015 : 2 liens en fin d’article

Après la victoire de Syriza en Grèce, la question de la dette est revenue au premier plan des préoccupations de la Troïka. La Grèce va-t-elle payer ? Renégocier ?

Les puristes disent « une dette est un accord entre deux parties, il faut le respecter » : donc il faut la payer. C’est ce qu’a répété en Grèce Pierre Moscovici, le commissaire européen du PS, ces jours derniers : « Une dette n’est pas faite pour être effacée, elle existe, elle doit être remboursée ».

Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon revient sur quelques effacements de dettes qui n’ont pourtant pas fait couler tant d’encre, n’en déplaise à Moscovici ou à Merkel.

Pour rappel, Sémaphores a régulièrement posté des articles relatifs à la dette et ses mécanismes, vous pouvez les retrouver par les liens suivants, et bien d’autres en cliquant sur le mot « dette » dans le nuage de tags.

http://semaphores.info/2012/09/le-casse-du-siecle/

http://semaphores.info/2012/01/comprendre-la-dette_suite-4/

« Il va de soi que la vie en société repose sur le respect des conventions signées. Car annuler unilatéralement un accord c’est s’exposer à ce que les parties adverses en fassent autant sur d’autres accords et il n’est pas certains que le bilan final soit positif pour celui qui prend l’initiative de la chaîne des ruptures. Mais un premier débat porterait évidemment sur la légitimité de l’accord conclu. Un bon accord suppose l’égalité des parties et donc la liberté d’agir de chacune d’entre elles. Exemple : une signature donnée sous la contrainte n’entre pas dans cette catégorie. Ensuite, on distinguera ce qui est dû au titre du capital et ce qui est dû au titre des intérêts. Le capital peut être considéré comme une propriété, même si dans le cas du prêt bancaire sa valeur n’existe pas puisque la banque n’a pas dans ses coffres l’argent qu’elle prête. Au moment de la discussion sur la dette, on pourrait vérifier si la valeur du capital emprunté a été ou non remboursée. La surprise, ce sera de constater que dans la plupart des cas, le capital initial est largement remboursé. Ainsi quand on entend dire « il faut rembourser la dette » la phrase est souvent un mensonge. Il faudrait dire « il faut payer les intérêts ». On comprend pourquoi cela n’est pas dit de cette façon… Car tout le monde serait tenté de s’interroger sur le taux d’intérêt payé et sur sa justification. Ce fait banal touche aussi au cœur de la doctrine financière. Car les taux d’intérêt usuraires sont imposés au nom du « risque de défaut », non ? Bien sûr, ces taux augmentent le risque de défaut, c’est bien pourquoi ce système est absurde. Mais ce n’est pas le plus important ! Le plus important, c’est que si l’on fait payer un risque c’est donc qu’il est prévu aussi qu’il puisse se réaliser. Ceux qui ont saigné la Grèce au nom du risque ne peuvent protester quand il se concrétise ! »

« Une fois posé ceci en général, voyons les cas concrets. Car en sens inverse, il arrive que les prêteurs soient conscients du fait que leurs exigences sont insoutenables et que, s’ils les maintiennent, tout le système qui les contient eux-mêmes pourrait s’effondrer. C’est ce qui s’est produit au lendemain de la seconde guerre mondiale à propos de l’Allemagne vaincue. Sa dette à l’égard des autres pays fut effacée en quasi-totalité. Lire la suite

«Ich bin nicht Pegida»

12 janvier 2015 |  Par Kai Littmann

Illumination de l’Ambassade de France à Berlin

Lundi soir, les Allemands, dans leur grande majorité, ont apporté la preuve qu’ils ont compris ce qui s’est passé à Paris. Les sifflets doivent encore retentir aux oreilles des «Pegida».

(KL) – «Ich bin Charlie – ich bin nicht Pegida», pouvait-on lire lundi soir sur les pancartes que brandissaient de dizaines de milliers de contre-manifestants «anti-Pegida» dans plusieurs villes allemandes. D’accord, à Dresde, fief des xénophobes de la «Pegida», il y avait environ le même nombre de manifestants que les semaines précédentes, mais lundi soir, on n’entendait que les sifflements des contre-manifestants. Les Allemands, aujourd’hui, sont vraiment «Charlie» et prennent leurs distances par rapport au mouvement islamophobe. Ce qui était particulièrement mal vécu par les antifascistes allemands, c’était le culot des «Pegida» dont certains avaient arboré un crêpe de deuil et portaient des petites pancartes disant «Je suis Charlie».

Lundi soir, ils étaient 30 000 à Leipzig, 20 000 à Munich, plusieurs milliers à Berlin et même à Dresde (où samedi, plus de 35 000 personnes avaient déjà manifesté contre «Pegida») – pendant que «Pegida» semble avoir atteint le maximum de son potentiel de mobilisation, le contre-mouvement commence à prendre de l’ampleur. Les Allemands ont compris ce que 4 millions de Français avaient exprimé dimanche dernier – il ne faut plus laisser nos pays entre les mains de ceux qui prêchent la haine et l’exclusion. Comme en France, les Allemands ont compris que l’heure est venue pour prendre position, pour descendre dans la rue, pour manifester et pour montrer une véritable solidarité avec ceux que les «Pegida», le FN et d’autres voudraient exclure de nos sociétés.

Il ne s’agit pas de minimiser le nombre de manifestants de la «Pegida» – ils étaient plus de 10 000 lundi soir à Dresde et sur Facebook, ils sont plus de 130 000 à avoir cliqué «Like» sur les pages de la «Pegida». Mais pour une population de 80 millions, les 130 000 supporteurs de la «Pegida» ne constituent pas plus qu’un poil à gratter – les Allemands sont déterminés de ne plus laisser ternir l’image du pays par ce mélange de néonazis, xénophobes et islamophobes.

Le contre-mouvement antifasciste devient de plus en plus fort – sur la toile, deux pétitions «anti-Pegida» ont recueilli en l’espace de quelques jours, plus de 600 000 signatures – une pétition parallèle «pro-Pegida», stagne actuellement à 1400 signatures. Ce qui démontre l’importance des «Pegida» – ils sombreront rapidement dans l’insignifiance la plus absolue.

Les attentats de Paris, mais aussi la réaction républicaine et extrêmement digne des Français depuis, ont envoyé une onde de choc à travers l’Europe. Les Allemands se sentent directement concernés par ce qui s’est passé à Paris et connaissant l’histoire de leur pays, ils refusent de vivre un «remake» des années 30 du siècle dernier.

En vue de la réaction déterminée face aux «Pegida», l’Allemagne peut s’exclamer aujourd’hui : «Ich bin Charlie !» Le début est fait. Si la société allemand pouvait réussir à maintenir cet élan antifasciste, la poussée vers la droite aura été stoppée avant de pouvoir prendre de l’ampleur. Charlie doit avoir un petit sourire dans le coin de la bouche, là où il nous regarde ce soir…

Crédit photo : Hubertl / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0

Le billet de blog precedent de Kai Littmann, L’Allemagne dit non aux néonazis, se trouve après la balise Lire la suite

Le procès des ventres vides

Cette semaine, trois jeunes étaient cités à comparaître pour « soustraction frauduleuse » de produits périmés dans la poubelle d’un supermarché.

« Tout commence par un frigo vide, un soir de printemps. Nous sommes le 27 mai, à Montpellier. Léa, Mike et Adrien, étudiante, chômeur et technicien du spectacle, vivent de récupérations et de débrouilles. Depuis trois ans, avec d’autres, ils squattent un immeuble du centre-ville qu’ils ont rebaptisé « le Kalaj ». Pour manger, ils ont pris l’habitude de faire les poubelles des supermarchés. Un mode de consommation parallèle basé sur les tonnes de produits consommables jetés chaque jour par la grande distribution. « Les produits sont périmés de la veille ou du jour même, mais ils sont toujours bons, assure Adrien, vingt-cinq ans. Ce soir-là, il y avait plein de foie gras et de saumon, c’était une bonne pêche. On avait de quoi nourrir huit personnes pendant deux semaines. »

« Léa, Mike et Adrien arrivent vers 22 h 30 à l’Intermarché de Frontignan, à une vingtaine de kilomètres de Montpellier. Ils enjambent un muret pour pénétrer à l’endroit où sont entreposés les sacs-poubelle. Une fois arrivés derrière le supermarché, ils récupèrent les sacs-poubelle remplis de victuailles. « On trie, on se sert et on nettoie derrière nous, précise Adrien. Notre objectif n’est pas de faire chier le magasin, on veut revenir. » Mais quand les trois glaneurs reviennent au camion, ils sont cueillis par la brigade anticriminalité (BAC). « La totale, se souvient Adrien. Mains en l’air, fouille au corps et du véhicule… Ils étaient persuadés qu’on avait volé dans la réserve du magasin. Quand ils ont vu que c’étaient des sacs-poubelle qui puent avec des produits périmés, ils ont compris. » »

Photo : Manolo Mylonas/Divergence

Après avoir noté que le plus triste, dans ce genre d’affaires, est qu’elles arrivent devant la justice comme s’il n’y avait pas d’autres chats à fouetter (on n’a rien contre les chats et on préfèrerait voir nos juges s’attaquer à du plus gros gibier), voici une info qu’on peut mettre en parallèle, dès fois que ça donne des idées…

Une association berlinoise récolte les invendus des magasins et les entrepose dans des frigos en libre-service. Le gaspillage alimentaire reste un fléau de notre société occidentale.

10 000 000 (dix millions) de tonnes ! C’est la masse que représente en France le gaspillage alimentaire, particuliers et distributeurs compris. Outre-Rhin, pour lutter à sa manière contre ce gigantesque gâchis, l’association Lebensmittelretter (“les sauveurs de nourriture”), a mis en place un réseau de frigos urbains à Berlin afin de récupérer des aliments et de les proposer en accès libre. On les retrouve auprès de magasins soutenant l’initiative ou bien sur la voie publique, en libre service, 24/7, tout simplement.

Comment ça marche ? Grâce au volontariat : 1 700 bénévoles berlinois de l’association parcourent les magasins à la recherche des denrées qui ne peuvent plus être vendues mais sont toujours consommables. Depuis 2012, on estime qu’ils ont pu sauver des tonnes de nourriture du gaspillage en les rangeant dans ces frigos populaires, pour offrir quelques ressources alimentaires à destination des plus pauvres.

“On ne sait jamais ce qu’on y trouvera”

Selon Lisa Fialik, bénévole interviewée par le Tagesspiegel, cette initiative séduit de nombreux citoyens, et même au-delà : “Les appareils sont remplis jusqu’à trois fois par jour par des Berlinois de tous âges, et même par des touristes.” Le quotidien allemand présentait l’initiative citoyenne fin octobre :

On peut y déposer les aliments, mais aussi bien sûr les prendre. C’est donc une sorte de supermarché ouvert 24 heures sur 24 qui offre un effet de surprise : on ne sait jamais ce qu’on y trouvera.

L’association Lebensmittelretter, forte de 1 700 bénévoles dévoués dans la capitale, s’enorgueillit aussi de 8 000 bénévoles à travers toute l’Allemagne. Mais ils peuvent aussi compter sur plus d’un millier de supermarchés partenaires dans tout le pays.

Empêcher le gaspillage, c’est économiser

Une chaîne de magasins bio, Bio Company, est la première à avoir soutenu l’initiative. Comme rapporté par Slate, son directeur rappelle qu’en plus de la catastrophe du gaspillage, économiser les invendus pour les offrir à cette association peut aussi être source de revenus :

Cela a nécessité un peu de travail pour convaincre en interne, mais presque toutes les filiales de Bio Company à Berlin, Potsdam et Hambourg y participent désormais. Presque plus rien ne va désormais à la poubelle. Le fait que nous ayons besoin de beaucoup moins de place pour les containers et qu’en plus nous ayons moins de coûts est un effet secondaire bienvenu.

Bonus : d’autres initiatives allant dans le même sens, notamment en Angleterre.

http://lesdebatsdudd.blog.lemonde.fr/2014/12/07/vu-dailleurs-10-ils-font-recette-de-la-lutte-contre-le-gaspillage-alimentaire/#xtor=RSS-3208