Corruption et fraudes

Antoine Peillon : « Ne pas savoir, c’est ne pas vouloir savoir »

L’action citoyenne minimale, c’est de s’informer

Antoine Peillon est un journaliste engagé. À travers ses livres, ses enquêtes, ses articles, il traque sans cesse la corruption, la fraude, la triche. Ces maux rongent, mais de manière très peu visible, les fondements de notre démocratie. Son travail montre que la France est touchée en profondeur, et que notre Hexagone n’a rien à envier à la Botte italienne. Mais la corruption n’est pas que l’affaire des autres, elle nous concerne tous, et se développe grâce à notre manque de réaction…

Transparency International vient de publier le classement mondial 2014 de la corruption. On voit que la France est tombée à la 26e place des pays les plus vertueux, derrière des pays comme le Chili, l’Uruguay, les Émirats arabes unis… Est-ce que ça vous surprend ? Ces chiffres sont-ils crédibles ?

Transparency mesure le sentiment qu’ont les personnes du niveau de corruption dans leur propre pays. Ce n’est donc pas une mesure objective, mais le résultat est très intéressant car ces opinions collent bien avec la réalité. Ce classement est donc crédible. La mauvaise position de la France ne m’étonne pas et n’a rien de surprenant pour ceux qui travaillent sur les affaires. Notre situation, même si tout le monde ferme les yeux, est proche de celle de l’Italie.

Qu’est-ce qui différencie la corruption, dont on parle si peu, de la délinquance ordinaire dont on parle tant ?

La corruption est cachée, secrète. La délinquance ordinaire, elle, est visible. Le pacte de corruption est un arrangement, un contrat souvent oral, qui n’a pas de matérialité, entre des personnes. Qu’elle soit cachée la rend plus dangereuse pour la confiance, car elle contourne totalement la loi. Ensuite, il y a une sociologie de la corruption. Elle ne concerne que les élites ou ceux que les sociologues appellent « l’oligarchie ». La délinquance ordinaire couvre l’ensemble du champ social. Un PDG de banque, comme un ouvrier, peut assassiner un jour son épouse…

Pourtant, vous affirmez que la corruption va du gardien d’immeuble au marchand de canons. Leurs situations ne semblent pourtant pas avoir grand-chose à voir !

Les gardiens d’immeuble sont parfois payés par des dealers pour « faire la veille » et les protéger de la police. Il y a bien là achat, par de l’argent illégal, de gens payés pour faire autre chose. Entendons-nous bien, je ne jette pas la pierre aux gardiens d’immeuble ou même aux petits dealers, pions de la chaîne qui aboutit aux patrons de la mafia qui, eux, amassent des dizaines de milliards et achètent des chefs d’État. Gardons le sens des mesures… Ensuite, au risque de vous surprendre, le salaire est parfois un premier pas vers la corruption. Et s’il achetait nos consciences ? Des avocats de lanceurs d’alerte qui travaillaient dans de grandes banques vont attaquer pour tentative de corruption sur la base du salaire. Parce que le deal était le suivant : « Tu fermes les yeux, tu ne dénonces pas les malversations dont tu es témoin, parce que si tu dénonces, tu seras licencié, donc privé de ton salaire. » Ce qui veut dire que le salaire devient le moyen d’un acte de corruption.

Donc nous sommes tous complices, tous responsables ?

Il est rare que dans une vie d’adulte nous ne soyons pas témoins d’une tentative de corruption. Encore plus rare de ne pas être témoins, voire acteurs passifs, d’une organisation sociale et économique qui comprend des actes qui ne sont pas complètement légaux voire illégitimes. Et quand on voit Balkany réélu, les grands électeurs qui nous amènent au Sénat Guérini, ceux qui ont milité pour le retour de Nicolas Sarkozy (qui a quand même une douzaine d’affaires en cour d’instruction et est mis en examen pour corruption active), on peut se poser la question du rôle du citoyen ! En France, nous avons culturellement le goût du chef, des habitudes de clientélisme et une grande paresse civique, sinon une grande complaisance.

Lire la suite ( et on vous le conseille vivement) , c’est sur Siné Mensuel : http://www.sinemensuel.com/grandes-interviews/antoine-peillon-corruption-fraudes-ne-pas-savoir-cest-ne-pas-vouloir-savoir/

Rappel : le livre précédent d’Antoine Peillon était « Ces 600 milliards qui manquent à la France ». Le nouveau s’intitule « Corruption ». Les deux sont publiés au Seuil.

 

Bonus sémaphorien :  La bande-annonce du film « L’Enquête », de Vincent Garenq qui retrace les investigations de Denis Robert au sujet des activités de Clearstream. Avec Gilles Lellouche et Charles Berling