Pour quoi tant de mensonges ?

suite à la polémique entre Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Luc Mélenchon à propos des créations de postes à l’Éducation Nationale.

Voici les chiffres. Sarkozy a supprimé 80 000 postes. Hollande a promis de créer 60 000 postes. En toute hypothèse, il en manquerait 20 000 alors que le nombre d’élèves aura augmenté. Ça c’est la base de l’enfumage de Hollande. Maintenant voyons la réalisation.

NV-BNajat Vallaud-Belkacem parle de « 35 200 postes créés ». Qu’en est-il ? Première mise au point : dans ce total, il y a 24 300 postes de professeurs de l’enseignement primaire et secondaire (école, collège et lycée). En fait ce ne sont pas des professeurs titulaires. Ils sont stagiaires. Madame la ministre dit qu’ils finiront par être titularisés. Admettons par principe qu’il y ait 100 % d’admis à la fin du stage. Pourquoi pas. Ils seraient alors tous professeurs. Est-ce que cela fera 24 300 professeurs de plus devant les élèves ? Non. Pourquoi ? Parce que chaque année il y a des départs à la retraite. Combien ? 17 000 l’an passé. Si l’on fait la soustraction on voit que 24 300 – 17 000 laisse un solde positif de 7300.

Le ministère dit qu’il y a eu 4130 créations de postes. Pas un de plus. Tout le monde peut aller vérifier ! Ce qui n’a rien à voir avec les 30 000 annoncés ! Même en ajoutant les 4100 du ministère aux 7000 qui resteraient après remplacement de départ en retraite, on voit que dans le meilleur des cas il y aura à terme 11 000 professeurs de plus. Pas 24 000 et encore moins 30 000 ! Encore faut-il bien préciser que tout cela reste bien théorique et calculé de la façon la plus favorable au ministre. En effet l’année suivante, en 2016, il y aura 13 000 départs de plus à la retraite chez les professeurs. Pour rester dans le raisonnement précédent, il faudrait qu’il y ait donc 13 000 stagiaires recrutés cette année, en 2015 ! C’est-à-dire qu’il faudrait embaucher en un an la moitié des embauches faites en trois ans de mandat ! Après quoi il n’y aurait pourtant toujours pas un professeur de plus devant les élèves !

Le rapport Obin

Laïcité à l’école : enterrement et résurrection du rapport Obin

On nous cache tout ? En 2004, un rapport d’un inspecteur général de l’Éducation nationale pointait de nombreuses atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires. Un rapport explosif occulté par le ministère l’Éducation qui ne l’a mis en ligne sur son site qu’un an après, sans autre communication. Mais cette volonté de mettre le voile sur ce rapport a eu l’effet inverse : depuis 10 ans, le fameux rapport refait surface à intervalles réguliers.

Par Sébastien Rochat le 24/01/2015 avec Adèle Bellot (Arrêt sur Image)

Et soudain, son téléphone s’est mis à sonner tous les jours. Jean-Pierre Obin, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, enchaîne les interviews depuis les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin casher de Vincennes. 20 minutes, L’Express, Le Figaro (entre autres) l’ont appelé pour parler d’un rapport sur la laïcité qui date… de 2004. Pourquoi un tel regain d’intérêt pour un rapport vieux de dix ans ? Parce que Jean-Pierre Obin aurait tout vu avant tout le monde et constaté, dès 2004, de graves atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires.


« L’enquête de terrain menée en 2004 par l’Inspection générale de l’Éducation nationale révélait un phénomène inquiétant, explique aujourd’hui Jean-Pierre Obin à L’Express. Dans les écoles mais aussi dans les collèges et les lycées visités, nous avions relevé de nombreuses atteintes aux principes de laïcité. Et la plupart du temps, ces mises en cause provenaient d’enfants d’immigrés d’origine musulmane. (…) Cela prenait plusieurs formes : manifestations vestimentaires (voile ou tenue islamique complète), exigences concernant les repas pris à la cantine, absentéisme massif et de plus en plus long lors des fêtes religieuses. Dans certains cas, des élèves allaient jusqu’à introduire des tapis de prières ou revendiquaient le droit d’installer des lieux de cultes dans les établissements. Les périodes de carême, notamment, étaient l’occasion d’un prosélytisme notable de la part de groupes qui souhaitaient imposer une vision particulièrement radicale de l’Islam. Le refus de la mixité lors de certaines activités sportives avait aussi retenu notre attention ».

« occulté, enterré, étouffé » en 2004 Lire la suite

Informatique et numérique : le retard français

À l’heure des virus informatiques de plus en plus sophistiqués et d’une cybercriminalité galopante, à l’heure aussi d’une dépendance, y compris pécuniaire, aux systèmes d’exploitation tels que Windows ou MacIntosh, on peut se demander pourquoi la France forme si peu de développeurs informatiques. Dans une récente émission vers laquelle nous renvoyons ci-après, Arrêt sur Image se demandait si les obstacles sont d’ordres culturels, économiques ou sociaux ? Sans doute faut-il répondre qu’ils participent un peu des trois, en notant toutefois l’impact des habitudes culturelles bien françaises (Ah, la fameuse exception…). Petite mise en bouche avec cet extrait par lequel Kwame Yamgnane, directeur adjoint de l’Ecole 42 fondée par Xavier Niel, taille en pièce ce qu’est un baccalauréat en 2014.

Pour tenter de mesurer le fossé culturel entre l’Éducation Nationale et les quelques initiatives privées qui ont commencé à éclore, Arrêt sur Image avait aussi invité Roxana Rugina, 26 ans, Roumaine, issue de la pub, élève de Simplon.co, et qui va aller ouvrir à Cluj l’antenne roumaine de Simplon. On comprendra que plus d’un enseignant soit dérouté face à la « philosophie », par exemple, de l’école 42 : pas d’enseignants, pas de programmes, pas de rentrée scolaire, pas d’horaires, mais des journées de travail de dix ou quinze heures.

Sans prétendre que ces écoles atypiques sont la seule solution, ne reste pas moins la question de savoir si l’Éducation Nationale sera capable un jour, et dès le primaire, d’apprendre aux élèves à pénétrer dans un code.

L’émission intégrale dure une quarantaine de minutes.


14h42-ecole-dev par asi

De son côté, Slate a proposé à plusieurs personnalités du numérique de décliner quelques-unes de leurs propositions, selon la désormais célèbre anaphore « Moi, ministre du numérique, je… ». Sémaphores a choisi l’incontournable Benjamin Bayart, mais ce lien conduira aux autres personnalités ceux qui veulent aller plus loin.
http://www.slate.fr/tribune/85725/benjamin-bayart-moi-ministre-du-numerique-tribune

Et dans le même ordre d’idée (non sur l’informatique seule mais l’enseignement en général), cet article du Nouvel Obs : « Pour l’historienne Mona Ozouf, l’école de Jules Ferry, c’est fini »

Incompatibilité entre l’école de Ferry et l’internet

(…) surtout, l’école de Ferry était « la principale, sinon l’unique institutrice de la nation ». Aujourd’hui, elle ne peut plus prétendre à cette situation dominante : le savoir vient aux jeunes par bien d’autres canaux. La révolution numérique met à disposition tous les savoirs immédiatement et sans contrainte, « même pas l’obligation de retenir ». Voilà qui « déboulonne la figure du maître et du professeur. Et cela conduit même à se demander si entre ce type d’acquisition des savoirs et celui de l’école républicaine, qui véhiculait des valeurs d’effort et de patience, il n’y a pas une incompatibilité radicale  »

Article ici : http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20140407.OBS2972/pour-l-historienne-mona-ozouf-l-ecole-de-jules-ferry-c-est-fini.html

Un Ferry qui prend l’eau.

Par Mario. Billet d’humeur mais pas que ça.

Marie Curie

François Mitterrand avait choisi Jean Jaurès et Jean Moulin, François Hollande a préféré commencer son mandat présidentiel par un hommage à Jules Ferry et à Marie Curie. Personne ne semble guère se soucier du choix de cette dernière, même s’il y a peu de chance qu’il soit le fruit du hasard. D’aucuns (ainsi vont les mauvaises langues ou les esprits tordus) n’ont pu se retenir d’y voir une manière subliminale de faire entendre que le nucléaire civil est du côté du bien, du bon, des Nobel… ou que Fessenheim… etc. Si cette intention est fausse (gardons crédit au nouveau président), elle est pour le moins maladroite dans la situation actuelle.

Jules Ferry par Nadar

En revanche, concernant la figure de Jules Ferry, François Hollande a moins de chance qu’avec la Curie puisque c’est déjà la curée.  Désolé, mais on pouvait s’y attendre, surtout de la part d’un candidat maintenant président qui place la jeunesse et l’éducation en cœur de programme.

L’intention première, n’en doutons pas, était certes de louer le fondateur de « l’école laïque, gratuite et obligatoire ». Hélas, dans un pays où les réboussiés ne sont pas l’apanage du seul Midi de la France, l’Histoire n’est jamais aussi simple que celle écrite par les historiens qui ne retiennent que celle des vainqueurs.

Si Ferry a indéniablement été le promoteur de la loi du 28 mars 1882 qui a laïcisé l’école publique (mais il est bon de savoir qu’elle n’est toujours pas appliquée en Alsace-Moselle !), ça ne signifie pas qu’il ait fondé pour autant une « école laïque, gratuite et obligatoire ». Et même lorsqu’un ministre de l’éducation, par exemple Luc Chatel, répète cette ânerie sur les ondes (France-Inter le 2 mai dernier), on ne devrait pas hésiter à le couvrir d’un bonnet d’âne. Avec Ferry c’est l’instruction qui devient obligatoire en 1882, l’école publique a été décrétée gratuite en 1881 et laïque en 1882. Et tout ça est très différent, sauf à confondre école et instruction !

C’est différent car Jules Ferry est partisan de la liberté de l’enseignement, ainsi qu’il s’en explique au Sénat en citant la « concurrence » des « établissements libres » –pas forcément confessionnels– dont il voit la nécessité sur le plan pratique. Ils « courent des aventures », dit-il, font des « expériences » que l’État ne peut se permettre. Autrement dit, d’accord pour le public mais en avant le privé !

Toutefois ce n’est pas tant ce Ferry-pédagogue qui a suscité la récente levée de boucliers contre le choix de François Hollande mais celui qui dans son discours du 28 juillet 1885 prenait quelques longueurs d’avance sur Claude Guéant en déclarant : « Messieurs, (…) il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (…) De nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.»

Clemenceau

Ce à quoi, deux jours plus tard, Clemenceau répondait en ces termes : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. (…)

Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. (…)Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme !

Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. (…) Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. »

Souhaitons donc que la polémique s’apaise rapidement puisque François Hollande vient de livrer le mea culpa suivant :

« Tout exemple connaît des limites, toute grandeur à ses faiblesses et tout homme est faillible. En saluant aujourd’hui la mémoire de Jules Ferry qui fut un grand ministre de l’instruction publique, je n’ignore rien de ses égarements politiques. Sa défense de la colonisation fut une faute morale et politique. Elle doit à ce titre être condamnée. »

 

Pour tenter d’être plus juste

Il faut toujours considérer les propos dans leur époque et leur contexte.  Pour vrai, l’idée colonialiste en séduisit plus d’un, et même parmi les gens de gauche puisqu’on pourrait citer, hélas, Victor Hugo, et je ne me sens pas seul à le considérer pourtant parmi les plus éclairés. Cela n’empêche pas qu’il y ait des esprits plus éclairés que d’autres à un moment donné sur un sujet donné, que Clemenceau en soit la preuve par neuf.

Mais il serait injuste d’oublier qu’en 1892, alors qu’il préside une Commission sénatoriale qui visite l’Algérie, Jules Ferry en revient atterré et déclare : « Nous les avons vues, ces tribus lamentables, que la colonisation refoule, que le séquestre écrase, que le régime forestier pourchasse et appauvrit. (…) Il nous a semblé qu’il se passait là quelque chose qui n’est pas digne de la France, qui n’est ni de bonne justice, ni de politique prévoyante. »

Puis il propose une politique de réformes économiques, politiques et culturelles qui consistent entre autres à : « Arrêter les limites de la colonisation en mettant un terme à “ l’odieux refoulement ” ; redéfinir le régime forestier pour permettre aux Arabes de cultiver les enclaves et d’avoir le nécessaire droit de pacage. Leur donner une représentation municipale aux djemmas, assemblées élues ou nommées pour défendre leurs intérêts. À rendre aux conseillers municipaux musulmans le droit de vote pour l’élection du maire et des adjoints français et augmenter le nombre des assesseurs musulmans dans les conseils généraux. Conserver la langue arabe pour ne pas faire en Algérie ce que font les Allemands en Alsace-Lorraine. »

Comme le dit François Hollande « tout homme est faillible », il a raison de le préciser, et il serait injuste d’accabler celui qui est capable de revenir sur ses erreurs.

et pour clore sur l’éducation

Les lignes qui suivent ne peuvent bien évidemment constituer qu’un avis personnel. Cependant, bien des amoureux ou des spécialistes de la pédagogie auraient vu plus opportun de choisir Condorcet à Jules Ferry. C’est le cas de Christiane Taubira qui en faisait part ce jour sur son blog, et que je rejoins sur les quelques rappels suivants.

Condorcet

Déjà en 1792, Condorcet rédige un décret sur l’organisation générale de l’instruction publique. Il la veut gratuite, obligatoire, laïque et universelle ! Pour garçons et filles ! Et même, au passage, le droit de vote pour les femmes ! Il ne veut plus d’une école qui enseigne à tous la nécessaire compréhension des ordres pour devenir des citoyens obéissants.

C’est ainsi que naît, près de cent ans avant Jules Ferry, cette idée qu’on devrait retrouver en filigrane d’une école réellement républicaine et laïque, cette idée que ne devraient pas oublier ceux qui en ont la charge, et jusqu’aux présidents qui prétendent la soutenir et la développer :

 Plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre.

Et quitte à chercher des symboles, il eut été tout aussi opportun de sortir de l’ombre cet inconnu au bataillon pour la plupart des enseignants, en la personne de Jean Zay qui fut le ministre de l’Éducation de Léon Blum.

Jean Zay

Jean Zay n’a pas eu la chance d’une longue carrière. Il est mort à 39 ans, fusillé par des miliciens lors d’un transfert de la prison où il ne se trouvait que parce qu’il était un résistant. Malgré ce, il eut le temps de rendre l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, le temps de souhaiter cet objectif (toujours pas atteint en 2012) de l’égalité des chances, le temps de combattre les propagandes religieuses et politiques au sein de l’école. Il croyait à la liberté du peuple par l’éducation intellectuelle et morale. Jean Zay visait l’accès au savoir pour tous pour aller le plus loin possible, chacun selon ses capacités et en choisissant son orientation, et dans les meilleures conditions possibles, ce qui le faisait déjà parler de classes à effectifs réduits.

Là où l’école de Ferry généralise l’instruction élémentaire tout en préservant les élites, celle de Condorcet et de Jean Zay met en avant que la lutte contre l’ignorance est le meilleur rempart contre tous les abus de pouvoir et qu’en conséquence, oui, c’est bien cela que l’école doit promouvoir :

« des citoyens difficiles à gouverner ».