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Et maintenant des menaces ?

Pascal Boistel, bras droit de Dassault depuis 1995 s’est fendu d’une mise en garde à l’attention de Mediapart : « Sachez que nous avons déposé plusieurs plaintes contre les gens que vous citez. (…) Il n’est pas du tout impossible qu’on découvre par la suite que tout cela soit une manière de racketter Serge Dassault. Je vous le redis, “faites très attention”. »

La justice ayant déjà ordonné à Mediapart de retirer tous ses articles concernant l’affaire Bettencourt, va-t-il falloir aussi se taire sur cette affaire Dassault à la veille d’élections municipales ? De quel droit ? Parce que le vieux gâteux serait plus puissant, entend-on, que la justice des tribunaux, plus puissant que n’importe quel ministre ou chef d’état ? Intouchable ?

Sémaphores ne peut reproduire l’article intégral de Médiapart (nous respectons que l’information ait un prix) mais relaie volontiers ce large extrait pour les non abonnés devant le silence qui risque de recouvrir cette affaire. Il ne s’agit pas de s’acharner sur un bonhomme, pas plus que jeter l’opprobre à travers lui sur un des fleurons de l’industrie française. Mais tel père n’implique pas toujours tel fils, et si nous saluons la mémoire de Marcel Dassault, nous n’avons pas à le faire aveuglément avec l’un de ses héritiers qui ne mesure pas le degré d’indignité auquel il est parvenu en regard des valeurs républicaines. Peut-être y a-t-il manière de sortir la tête haute de ces errements politiques, mais ce ne sera sans doute pas par la menace.

Voici le début de l’enquête de Mediapart.

C’est un habitant du quartier « sensible » des Tarterêts qui lance à un socialiste en campagne, en 1999 : « Tu me donnes quoi si je vote pour toi ? » C’est un adjoint de Dassault approché pour rejoindre une liste MoDem en 1998 qui répond : « Combien tu me donnes pour que je vienne ? ». Ce sont des jeunes qui viennent réclamer à l’adjoint jeunesse UMP « ce que le “Vieux” (leur) doit », en 2002.

À Corbeil-Essonnes, « tout se monnaye aujourd’hui », résume Joël Roret, l’ancien adjoint jeunesse de Serge Dassault. Le résultat de deux décennies de système Dassault. Depuis 1995, l’industriel – et sa doublure Jean-Pierre Bechter, son successeur à la mairie et l’administrateur de la Socpresse et du Figaro, contrôlés par Dassault –, règne en seigneur sur cette ville arrachée aux communistes après trois tentatives infructueuses. Corbeil, son jouet, sa « danseuse », dit-il.

Lors des législatives de 2002, M. Valls croise S. Dassault et lui lance : « Ben alors, vous avez refusé le débat ? »© Ina

Lors de sa première campagne, en 1977, « son équipe distribuait déjà des pièces de dix francs dans les quartiers populaires », se souvient Jacques Picard, conseiller régional écolo qui a jeté l’éponge en 2009, après avoir bataillé treize ans au conseil municipal. « C’est un système enraciné depuis plusieurs générations, cela produit une gangrène. Les gens attendent de toucher à leur tour », se désole Nathalie Boulay-Laurent, l’ancienne première adjointe (MoDem) de Dassault, qui a démissionné après l’invalidation des municipales de 2008.

« Dassault a perverti le rapport à la démocratie et à la politique à Corbeil-Essonnes. Il a véhiculé cette idée que tout s’achète. Il va falloir changer les esprits », explique Carlos Da Silva, opposant PS et député suppléant de Manuel Valls. Le communiste Bruno Piriou, principal adversaire de l’avionneur, décrit « l’ambiance délétère » qui règne « dans le microcosme de Corbeil » : « Il y a deux camps : ceux qui tirent et ceux qui se font tirer dessus. Cela dépasse la réalité. »

Serge Dassault au défilé du 14-Juillet 2013.© Reuters


Ce système inédit n’a pu perdurer que parce que le milliardaire est intouchable. Connexions au plus haut sommet de l’État, force de frappe médiatique impressionnante, puissance financière : en Essonne, Dassault a tissé sa toile et imposé un certain respect, à droite comme à gauche.


À l’origine de la conquête de Corbeil, une revanche de Serge Dassault, 88 ans aujourd’hui, sur son père Marcel, fondateur de l’empire familial, député des Alpes-Maritimes puis sénateur de l’Oise (lire notre article sur la dynastie). « Il y a un but psychologique : égaler son père », raconte Pascal Boistel, plus proche collaborateur de Dassault depuis 1995. « Il voulait montrer qu’il pouvait être élu sans lui. Corbeil a été son tremplin pour accéder à la reconnaissance. Nous, nous n’étions là que pour être ses yeux et ses oreilles », rapporte son ex-adjoint Joël Roret, parti en 2006 et aujourd’hui soutien de Bruno Piriou.

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Spéciale section Dassault

Nous n’avions mis qu’une note dans notre fil d’actu de la semaine en cours, pensant que l’info ferait assez de bruit dans le landerneau pour nous dispenser d’y revenir. Mais non. On chercherait en vain autre chose qu’un entrefilet ou un bas de page dans la presse locale (Midi Libre, par exemple…), et l’on comprend bien que le Figaro ne va pas s’y étaler. Et comme tout le monde n’est pas abonné à Mediapart (qui une fois de plus fournit les preuves de ce qu’il avance), nous proposons ces quelques éléments glanés ici et là. Dans la perspective des élections municipales à venir, il est plus que temps de dénoncer, Dassault ou pas Dassault, sénateur ou pas, tous les pourris qui empoisonnent le système démocratique et la politique digne de ce nom.

Petite compil à l’attention de qui aurait tout raté :

intitulé « Serge Dassault : la conquête et la tétée », par Hubert Huertas sur France culture, certes un parti-pris mais un portrait plutôt réaliste.

Serge Dassault sera entendu par les juges le 2 octobre prochain dans une affaire qui mêle l’argent, la politique, et des malfrats à la gâchette facile. Un mélange des genres extrême pour un soupçon d’achat de voix, à Corbeil-Essonnes, chez un homme habitué, depuis le jour de sa naissance, à occuper tous les terrains.

Qui est Serge Dassault, fils de Marcel ? Est-il un créateur, un conquérant, l’un de ces hommes partis de rien, ou de pas grand-chose, comme Bill Gates, Steve Jobs, ou Xavier Niel ?

Non. Premier mélange des genres, c’est un fils, qui confond la conquête et la tétée. Son père avait tout inventé, lui, il a pris la peine de naître. Ce n’est pas un profil rare en France, où bien des grandes fortunes, et des empires industriels, sont souvent dynastiques, Arnaud Lagardère ne dira pas le contraire quand il roucoule avec sa belle en affolant ses conseils d’administration. (…)

Voilà donc un libéral de combat, qui vit des subsides de l’État, c’est à dire des impôts qu’il dénonce, en défendant les exilés fiscaux.

Héritier politisé, libéral subventionné, Serge Dassault est finalement emblématique d’une tradition nationale, un patronat dynastique, à l’ancienne, mais toujours virulent. La différence avec les autres, c’est que lui n’a pas de limites, et que la justice se demande aujourd’hui s’il ne les a pas franchies…

Écouter le billet en entier :

 

Par ailleurs, le président PS du conseil général de l’Essonne, Jérôme Guedj, livre son sentiment à Mediapart : « La seule catharsis possible, c’est la justice. Mais désormais, il y a un changement de nature. Ce n’est plus uniquement l’argent qui corrompt, mais on se trouve face à une dimension au moins délinquante, si ce n’est mafieuse. Il y a besoin de remettre les compteurs à zéro. » Lire la suite