Le cercle des poètes retrouvé_n°31

PlumeCe dernier numéro de notre cercle des poètes est à rapprocher du précédent n°29 qui était consacré à Serge Utgé-Royo.

Ce poème présenté aujourd’hui (Le drapeau, de Jean Zay) a été écrit en 1924 par un étudiant de 19 ans et n’était pas destiné à la publication. « S’il parut huit ans plus tard dans un journal conservateur du Loiret, c’était dans l’évidente intention de nuire à son auteur devenu candidat à la députation. Celui-ci finit d’ailleurs par le renier, en parlant comme d’un « pastiche » -preuve s’il en est qu’aujourd’hui comme hier, certaines évidences ne sont pas bonnes à dire », peut-on lire sur le site auquel nous renvoyons en fin de page.

jpg_Jean_Zay_et_ses_filles_m-400x224Un dernier détail avant de laisser s’exprimer le poète qu’était ce jeune révolté de 19 ans : rappelons qu’en 2003, un amendement à la « loi pour la sécurité intérieure » présentée par Nicolas Sarkozy a créé le délit « d’outrage au drapeau ou à l’hymne national ». Avons-nous inventé une sorte de blasphème républicain ? La révolte contre l’esprit de la guerre est-elle encore soluble dans la poésie ? Oui, la poésie est bien une arme ! Chargée de futur, ajoutent certains avec raison.

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, disait Rimbaud, sans doute un jour où il n’avait pas de miroir. Pas plus que Jean Zay ne devait avoir besoin de se regarder dans la glace pour voir son vrai visage. Les cris viennent toujours de l’intérieur. Ce qui n’est pas sérieux, à dix-sept comme à dix-neuf ans, c’est de ne pas être révolté quand ceux qui se targuent le plus de patriotisme, tous pays confondus, sont ceux qui soutiennent ou apportent des guerres. S’il est des mots qui se sont chargés de sens, patrie est bien de ceux-là. Quant à savoir s’il est chargé de futur… on peut laisser chacun répondre. Mais on peut aussi crier quand on se sent trahi, quand tout ce qu’on voulait défendre n’avait ni drapeau ni patrie, quand tout ce qu’on voulait partager était un peu plus de fraternité, d’égalité, de liberté. Puisse ce drapeau claquer encore au vent des esprits libres.

Le drapeau

Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays,
Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes…
Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-culs.

Jean Zay, 1924.
Plus d’informations sur le site http://dormirajamais.org/drapeau/