Abracadabrantesque

Pour comprendre le côté abracadabrantesque de cette histoire, il faut se souvenir que lorsque Mediapart avait fait état d’un document qui ouvrait des soupçons sur les financements libyens de Nicolas Sarkozy, ce dernier était monté au créneau en portant plainte pour usage de faux.

Mais voilà : comment pouvait-il savoir qu’il s’agissait d’un faux ? Et c’est là qu’intervient Jomode Elie Getty. On va l’appeler JEG car c’est plus court et que, de toute façon, le bonhomme est connu en France sous une dizaine de patronymes différents ! (du moins l’était-il car il est en cavale). Mais c’est bien JEG que Mediapart a reçu par deux fois dans ses locaux, le même qui a commencé par dire que le document cité plus haut était un faux, et c’est sur les dires de ce faux témoin que Nicolas Sarkozy s’est appuyé devant les juges pour tenter de discréditer Mediapart au sujet des soupçons de financements libyens.

Dans les faits, Mediapart rencontre Jomode Elie Getty au début de l’année 2012. Il s’était présenté comme un militant toubou – une ethnie du Sud libyen. Il était entré en contact avec la rédaction pour dénoncer une surveillance dont il disait avoir été l’objet en tant qu’opposant déclaré à Mouammar Kadhafi, de la part des services de police français, à l’époque de la « lune de miel » entre Nicolas Sarkozy et l’ancien dictateur libyen. (Cela est vrai au demeurant, comme l’aurait été la surveillance de tout opposant à Kadhafi lors de sa venue en France).

Entre les deux chefs d’état, Missouri_photo Reuters

D’ailleurs, dès la fin de la guerre de Libye, à l’automne 2011, Jomode Elie Getty apparaît dans les médias comme le porte-parole des Toubous à Paris. « Nous voulons un des trois ministères clés que sont le pétrole, les affaires étrangères ou l’intérieur », déclare-t-il au Monde qui le présente, en septembre 2011, comme le « fondateur » du Conseil national toubou, « installé à Paris depuis plus d’une décennie mais en relation permanente avec les membres toubous du Conseil national de transition libyen (CNT) ».

Mediapart décide de prendre ses distances avec JEG après avoir découvert qu’il tentait de nouer des relations d’affaires avec le marchand d’armes Ziad Takieddine, l’un des principaux protagonistes de l’affaire Karachi et artisan du rapprochement franco-libyen entre MM. Sarkozy et Kadhafi. On sait qu’il rencontrera le marchand d’armes au moins vers mi-2012, et peut-être est-ce en le sachant en si « bonnes » relations que Nicolas Sarkozy va s’appuyer sur la déposition de JEG, sans savoir qu’il a affaire avec un mythomane, habitué des fausses déclarations et mis en cause dans plusieurs tentatives d’escroquerie. Lire la suite