Le cercle des poètes retrouvé_n°33

La Grèce aux pieds gonflés de Titos Patrikios

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« La poésie vient te trouver en vélo, en mobylette, en voiture/parfois elle arrive comme une amazone le glaive dressé/ parfois elle te suit à la sortie du supermarché comme une mendiante en haillons/elle t’entraîne telle une porno-star dans les abysses imaginaires/elle te rappelle à l’ordre comme un directrice de maison de redressement/elle t’apparaît dans les tréfonds du sommeil telle une vierge immaculée »

« Grèce solitaire, oubliée, toi qui la nuit/erres les cheveux dénoués/vendant des fleurs dans les boîtes de nuit/te faufilant entre voitures et musiques/entre passants indifférents et mouchards/entre les garçons qui changent de service et ces deux-là/qui jettent des tracts dans l’obscurité ».

« Vers qui se dressent soi-disant comme des baïonnettes/vers qui menacent l’ordre établi/et qui dans leurs quelques pieds/font ou défont la révolution/inutiles, mensongers, grandiloquents/parce qu’aucun vers aujourd’hui ne renverse de régime/aucun vers ne mobilise les masses/ C’est pourquoi moi je n’écris plus/pour offrir des fusils en papier/des armes de paroles bavardes et creuses/Mais pour soulever juste un coin de la vérité/jeter un peu de lumière sur notre vie plagiée ».

Pour découvrir Titios Patrikios : http://www.humanite.fr/la-grece-aux-pieds-gonfles-de-titos-patrikios-579995?IdTis=XTC-FT08-AZIGCX-DD-DMCLQ-FHFP

barricade

Le cercle des poètes retrouvé_n°32

«La Liberté n’est pas une guenille à vendre,
Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.
Quand un peuple se laisse au piège estropier,
Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,
Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;
On s’illustre en bravant un lâche conquérant,
Et le moindre du peuple en devient le plus grand.
Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
À vivre dans la fange et dans les pourritures,
Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,
L’honnête homme recule et s’accoude à l’écart.
Dans la chute d’autrui je ne veux pas descendre.
L’honneur n’abdique point. Nul n’a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour. »

 

Victor Hugo Jersey, le 4 mai 1853

 

L’info du moment :

poesieHumaLa poésie sauvera-t-elle le monde ?
• La poésie, une arme de transformation sociale par Jean-Pierre Siméon, Poète, dramaturge et directeur du Printemps des poètes

À lire ici : http://www.humanite.fr/la-poesie-sauvera-t-elle-le-monde-577525?IdTis=XTC-FT08-AYAZO9-DD-DMCLQ-FFLI

Le cercle des poètes retrouvé_n°31

PlumeCe dernier numéro de notre cercle des poètes est à rapprocher du précédent n°29 qui était consacré à Serge Utgé-Royo.

Ce poème présenté aujourd’hui (Le drapeau, de Jean Zay) a été écrit en 1924 par un étudiant de 19 ans et n’était pas destiné à la publication. « S’il parut huit ans plus tard dans un journal conservateur du Loiret, c’était dans l’évidente intention de nuire à son auteur devenu candidat à la députation. Celui-ci finit d’ailleurs par le renier, en parlant comme d’un « pastiche » -preuve s’il en est qu’aujourd’hui comme hier, certaines évidences ne sont pas bonnes à dire », peut-on lire sur le site auquel nous renvoyons en fin de page.

jpg_Jean_Zay_et_ses_filles_m-400x224Un dernier détail avant de laisser s’exprimer le poète qu’était ce jeune révolté de 19 ans : rappelons qu’en 2003, un amendement à la « loi pour la sécurité intérieure » présentée par Nicolas Sarkozy a créé le délit « d’outrage au drapeau ou à l’hymne national ». Avons-nous inventé une sorte de blasphème républicain ? La révolte contre l’esprit de la guerre est-elle encore soluble dans la poésie ? Oui, la poésie est bien une arme ! Chargée de futur, ajoutent certains avec raison.

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, disait Rimbaud, sans doute un jour où il n’avait pas de miroir. Pas plus que Jean Zay ne devait avoir besoin de se regarder dans la glace pour voir son vrai visage. Les cris viennent toujours de l’intérieur. Ce qui n’est pas sérieux, à dix-sept comme à dix-neuf ans, c’est de ne pas être révolté quand ceux qui se targuent le plus de patriotisme, tous pays confondus, sont ceux qui soutiennent ou apportent des guerres. S’il est des mots qui se sont chargés de sens, patrie est bien de ceux-là. Quant à savoir s’il est chargé de futur… on peut laisser chacun répondre. Mais on peut aussi crier quand on se sent trahi, quand tout ce qu’on voulait défendre n’avait ni drapeau ni patrie, quand tout ce qu’on voulait partager était un peu plus de fraternité, d’égalité, de liberté. Puisse ce drapeau claquer encore au vent des esprits libres.

Le drapeau

Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays,
Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes…
Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-culs.

Jean Zay, 1924.
Plus d’informations sur le site http://dormirajamais.org/drapeau/

 

Le cercle des poètes retrouvé_ n°30

Les gens de la moyenne

colette magny

 

Le nom de Colette Magny ne dira peut-être pas grand chose à qui n’a pas connu Mai 68 et les années 70. Ceux ou celles-là pourront toujours combler leur lacune et découvrir sa voix si particulière en surfant sur la toile, ses chansons, comme ses cris, y sont nombreux. Mais plutôt qu’une fiche Wikipédia, voici l’hommage que lui rendit Jean Ferrat lorsqu’elle nous quitta.

« J’aim’rais être du pays où ce n’est pas le drapeau que l’on aime porter haut… J’aim’rais être du pays où c’est la pensée que l’on préfère comme drapeau… »
Si Colette Magny n’avait pas fait don de sa voix aux opprimés elle aurait fait une éblouissante carrière comme chanteuse de blues et du reste. Mais voilà, la Colette, elle ne transigeait pas et sur les barricades de la chanson elle jetait ses pavés.
Ce n’était plus une chanteuse engagée mais une chanteuse citoyenne. Comme un hippopotame en colère elle fonçait sur les préjugés. Elle était plus gauchiste qu’anarchiste et elle a eu ce mot merveilleux : « Que faire ? Comme disait Lénine avant de déraper sur le verglas. » (Colette Magny). Car Colette Magny c’était aussi un rire énorme, donc disproportionné.
Énorme elle devenait l’image de la déesse Terre qui parlait de ses entrailles par sa voix, elle se nommait elle-même le pachyderme et disait qu’elle en avait ras la trompe de toutes ces saloperies. Sa voix était bouleversante, une des voix du siècle. Elle s’en foutait. Elle n’était pas contestataire, elle était révoltée.
« Je rêve d’une grève générale mondiale qui empêcherait de sévir les quelques monstrueux crétins ».
Elle devra se taire. Intègre jusqu’au fanatisme elle mettra sa vie en harmonie avec son chant.
« Si on ne me laisse pas chanter ce que je veux, je préfère me taire».
Elle se tut et ses colères mémorables restaient à mijoter en elle.
Elle était tout entière dans sa soif de justice, de solidarité, de fraternité. Sa vie est peu connue. Née à Paris, elle travaille pendant 17 ans en tant que secrétaire dans un organisme international, l’Unesco, puis elle décide de se consacrer à la chanson. Elle se produit dans les cabarets en 1962, et en 1963 elle fait l’Olympia avec Claude François et Sylvie Vartan.
Mais ce n’était ni sa route ni sa vérité, et elle s’engage corps et voix pour la révolution, le tiers-mondisme, les mouvements ouvriers. Puissante était sa voix, puissante ses convictions, et il ne fallait pas oser la contredire, on prenait un coup de trompe.
Colette s’est barrée un 12 juin 1997. A nous de nous souvenir de cette folle énergie, de cette aventure vibrante qui a fait d’une secrétaire sans aucune formation musicale, la chanteuse la plus lyrique, la plus musicale de son temps. Tous les grands musiciens ont voulu l’accompagner. Et pourtant qui se souvient encore qu’elle était interdite de diffusion à la radio, et de sa fin misérable dans un hospice.
Elle aura inventé le blues blanc, sorte de Bessie Smith enragée. Elle était une montagne en marche.
« Colette Magny, c’était une grande. Elle aurait pu avoir une renommée plus importante, elle avait une grande aura, mais elle avait de grandes exigences, dans ses textes comme dans les musiques. Ce n’était pas de la chansonnette. Elle a choisi une voie originale, à elle, un peu en dehors de la chanson française. »
Jean Ferrat

Colette Magny – Les gens de la moyenne

Refrain
Comment ça va les gens de la moyenne ?
Vous savez sans vous, on n’ peut rien du tout
Comment ça va les gens de la moyenne ?
Savez-vous que sans vous, on n’ peut rien du tout.

Les études ne sont guère nécessaires
Pour les hommes qu’on dit ordinaires.
4 % de fils d’ouvrier à l’université
mais pour voter même par une croix
A signer on vous incitera
Et si jamais trop nombreux vous refusez d’y aller
Un jour si vous n’y prenez garde
On vous y conduira par aiguillon électrique
Un bétail pour aller plus vite comme en Amérique
Mais c’était à Selma Alabama
C’n’est pas notre chair, c’n’est pas notre sang
On s’en fout !

Refrain

Les étudiants ont manifesté
Par la police, ont subi des sévices
Mais c’était à Lisbonne, au Portugal
Mais cette fois, c’était leur chair, c’était leur sang.
Les bourgeois de la ville ont renié publiquement
40 années de gouvernement.

Comment ça va les gens de la moyenne ?
Vous savez sans vous, on n’ peut rien du tout
Comment ça va les gens de la moyenne ?
Savez-vous que sans nous, personne n’ peut rien du tout.

Le cercle des poètes retrouvé_n°29

Serge Utgé-Royo, auteur-compositeur-interprète, fils d’un exilé anarchiste catalan qui a fui le régime franquiste, n’est pas sans rappeler un autre exilé, un certain Leny Escudéro dans les accents de révolte et des voix qui écorchent nos bonnes consciences.

Il n’a jamais caché pas ses opinions anarchistes et n’hésite pas à fustiger le Front National dans « Amis, dessous la cendre », à dénoncer les horreurs, les injustices et l’absurdité. Et pour ne rien gâcher, une grande sensibilité et une écriture finement ciselée.

Amis, dessous la cendre
Le feu va tout brûler

La nuit pourrait descendre
Dessus nos amitiés

Voilà que d’autres bras tendus
S’en vont strier nos aubes claires
Voilà que de jeunes cerveaux
Refont le lit de la charogne

Nous allons compter les pendus
Au couchant d’une autre après-guerre
Et vous saluerez des drapeaux
En priant debout
Sans vergogne

Amis, dessous la cendre…

La nouvelle chasse est ouverte
Cachons nos rires basanés
Les mots s’effacent sous les poings
Et les chansons sous les discours

Si vos lèvres sont entrouvertes
Un ordre viendra les souder
Des gamins lâcheront les chiens
Sur les aveugles et sur les sourds

Je crie pour me défendre
A moi, les étrangers
La vie est bonne à prendre
Et belle à partager

Si les massacres s’accumulent
Votre mémoire s’atrophie
Et la sinistre marée noire
Couvre à nouveau notre avenir

Vous cherchez dans le crépuscule
L’espérance de la survie
Les bruits de bottes de l’Histoire
N’éveillent pas vos souvenirs

Amis, dessous la cendre…

Bonus pour celles et ceux qui découvriraient Utgé-Royo :

 

Le cercle des poètes retrouvé_n°28

Pas de poème proposé pour ce n°28 mais toute l’info relative à la poésie en région.

Insurrection poétique au Printemps du 7 au 22 mars

 Le 17e Printemps des poètes aura lieu cette année du 7 au 22 mars. Parrainé par Jacques Bonnaffé, il sera consacré à l’insurrection poétique.

« Il nous faut arracher la joie aux jours qui filent »
Vladimir Maïakovski

Commandez la communication (affiches, flyers…), inscrivez vos événements poétiques dans l’agenda en ligne, envoyez photos et vidéos…
Tout sur le site du Printemps des poètes www.printempsdespoetes.com

De nombreux événements ont lieu en région Languedoc-Roussillon…
Découvrez dès maintenant les premiers événements inscrits au programme

Nous vous présentons trois initiatives :

Les Canons de paix pour 3 millions de poèmes à Sète (34)
organisés par le festival Voix vives, De Méditerranée en Méditerranée et le Musée Paul Valéry

FLASH MOB  /  RASSEMBLEMENT ÉCLAIR
Rendez-vous à Sète le samedi 21 mars à 16h

Rue Gambetta, entre place du Pouffre et place Aristide Briand

Du haut des immeubles ; propulsée par des canons à papier, une pluie multicolore, une pluie de poèmes, que le temps d’un feu d’artifice chacun pourra cueillir en vol ou ramasser, que chacun pourra lire à son gré dans la rue sur les multiples podiums sonorisés installés spécialement – lire pour partager… la voix de poètes de tous pays. Et puis, avant de terminer, des poèmes lancés vers le ciel, à bord de lanternes orientales.

Pour que les voix des poètes demeurent vivantes et vivaces
Parmi  les 3 millions de poèmes à ramasser
DES NUMÉROS GAGNANTS
1er prix : UNE SEMAINE À ISTANBUL POUR DEUX PERSONNES
pendant le Festival international de poésie d’Istanbul
(tirage au sort et remise des lots sur place à l’issue de l’événement – 10 prix à gagner)

Ma Poétic Party à Nîmes (30)
organisée par le Théâtre Le Périscope

Jeudi 19 mars de 20h à 21h30
À l’occasion du Printemps des poètes, un collectif d’artistes investit la scène du Périscope pour une grande fête de la poésie.
Dix auteurs, comédiens, musiciens, performeurs, danseurs se retrouvent pour explorer la poésie sous toutes ses formes.
« Il s’agit d’un laboratoire dans lequel se croisent des influences multiples, constamment en mouvement puisque chaque représentation est une nouvelle proposition intégrant de nouveaux participants, de nouvelles formules d’interaction (…) pour des performances collectives, au gré des humeurs, des vagues poétiques. »

Sur une idée originale de NatYot
Artiste pluridisciplinaire, passionnée des mots, de musique et d’art, architecte et chanteuse, performeuse et auteur, Nathalie Yot a un parcours hétéroclite à l’image de son écriture.
Elle est diplômée de l’école d’architecture en 1992 mais préfère se consacrer à la musique, puis à l’écriture poétique. Elle se tourne également vers des projets théâtraux, dont le Total Local Poétic Club, laboratoire poétique où se mêlent diverses disciplines artistiques. Elle anime aussi des ateliers d’écriture et publie fréquemment  ses textes dans des recueils et revues.

INTERPRÉTATION : NatYot, Anne Bourrel, Léonardo Montecchia, Gil Non, Jérémie Proietti, Charo Beltran Nunez, Denis Cassan.

Réservation sur le site Le Périscope

L’insurrection poétique à Montpellier (34)
organisée par la Maison de la Poésie Montpellier Languedoc

La Maison de la Poésie décline le thème national de ce 17ème Printemps, « l’insurrection poétique » dans les hommages rendus à de grandes voix de la poésie de l’insoumission (Yannis Ritsos, Pier Paolo Pasolini, Blas de Otero), et dans le caractère insurrectionnel des nouvelles écritures. Les auteurs invités cette année sont accompagnés de leur éditeur, acteur essentiel mis à l’honneur cette année : cinq d’entre eux sont présents, parmi lesquels Bruno Doucey, dont la maison d’édition publie l’anthologie L’insurrection poétique, manifeste pour vivre ici, qui arrive à point nommé.
Cette année, grâce au partenariat avec Montpellier Méditerranée Métropole, le Printemps des poètes se déroule aussi à la médiathèque centrale Emile Zola et à la médiathèque Françoise Giroud à Castries.
Plus que jamais, la poésie s’élève contre tous les obscurantismes, toutes les tentatives de limiter, censurer, empêcher.

Manifestation gratuite. Entrée libre dans la limite des places disponibles
Contact : Maison de la Poésie Montpellier  Languedoc – Moulin de l’Evêque 78, avenue du Pirée 34000 Montpellier – 04 67 73 68 50 – www.maison-de-la-poesie-languedoc-roussillon.org

 

Le cercle des poètes retrouvé_n°27

Il n’est pas rare que le poète soit aussi une fine gueule et qu’il mette son talent à flatter l’art de la bonne table. Ainsi certains as de la galufrise nous régalent-ils en mettant au partage leur maîtrise de l’art culinaire. Mais lorsque le poète s’appelle Victoraïoli (un nom qui hume bon les récatis au mazet entre copains) on peut s’attendre à ce que la recette sorte des sentiers battus. Voici donc sans plus tarder…

Le civet de renard de l’Oncle Pinet

Par Victoraïoli


J’ai déjà vu, petit, Maître Renard en chasse.
Il marche à pas feutrés, nez au vent, la queue basse.
Soudain Goupil se fige, tous les sens en alerte,
Laissant venir la poule, caquetant, vers sa perte.
Panache déployé, il bondit gueule ouverte,
Saisissant par le cou la belle proie offerte.
Pas de bruit, seulement une gerbe de plumes
Laissera, de la poule, une trace posthume.
Respectons le renard, c’est une noble bête
Et que l’on peut aimer jusque dans son assiette !
Bien sûr Renard n’est pas un gibier très courant
Mais ce rusé gourmet régale les gourmands !
C’est mon oncle Pinet, je dois m’en réjouir,
Qui, voilà des années, me l’a fait découvrir.
L’oncle Pinet était un gaillard remarquable,
Un savant, un chercheur des choses de la table.
Casquetté, clope au bec, l’oncle avait belle allure.
Cet humoriste heureux détestait la torture.
Or, « travail » provenant du latin « trepaliare »,
Supplice du tri pal, soit dit pour les ignares,
Il avait décidé de n’y jamais toucher.
Je l’ai vu plus souvent bambocher que piocher !
Nous partagions, joyeux, des bouteilles multiples,
Et il a fait de moi, en ce sens, son disciple.
Dédaignant les lazzis des idiots qui ricanent,
Il a fait préparer à la tante Suzanne
Corneilles et corbeaux, écureuils, hérissons,
Pies, geais, blaireaux, mouettes, cigalons, limaçons.
Et la tante mettait son imagination
Culinaire au service de ces préparations.
Chasseurs et gardes-chasse, paysans, braconniers
Venaient vider chez lui leur rebut de carnier,
Et beaucoup, toujours prêts si l’on rit, boit et mange,
Acceptaient de goûter ses cuisines étranges.
À l’ombre de la treille, devant le cabanon,
On mangeait, on chantait, en buvant des canons.
– Il est des personnages avec qui l’on se marre,
– Mais ce renard, Victor, comment tu le prépares ?
– L’oncle, sans se salir, dirigeait les travaux.
Ses amis s’escrimaient à enlever la peau
En se faisant larder par les milliers de puces,
De joyeux animaux qui sautent, piquent, sucent.
Puis, les mains dans le sang, ils libéraient les tripes
Chaudes et irisées qui salissaient leurs nippes.
On pendait le renard, écorché, nettoyé,
Dans un lieu frais et sec pour le mortifier
Pendant quatre ou cinq jours en fonction des saisons.
On fait toujours ainsi avec la venaison.
On le coupe en morceaux, on le fait mariner
Trois jours dans du vin rouge puissant, carabiné,
Avec sel, poivre noir, genièvre, oignon et thym.
Alors tante Suzanne prenait les choses en mains !
Égouttés, essuyés, les morceaux de renard
Sont flambés au vieux marc puis, sans aucun retard,
Fait sauter à feu vif dans du saindoux fondu,
On remue et on tourne souvent, bien entendu
Pour bien dorer la viande sur toutes ses faces,
On déglace la poêle au Noilly, une tasse,
Puis on laisse réduire sans attacher au fond.
On blondit des oignons dans un faitout profond
Puis on jette dessus les morceaux de renard,
On flambe à l’eau-de-vie, un verre de soiffard,
Sel, poivre de haut goût, bouquet garni, genièvre,
Enfin, tout ce qu’on met pour faire cuire un lièvre.
On mouille abondamment, pas dans la marinade,
Dans un rouge corsé mis en larges rasades.
On fait cuire quatre heures, à feu doux ou moyen,
Tout dépend si Goupil est jeunot ou ancien !
Ainsi accommodé, c’est un plat délicieux,
Ceux qui le goûteront feront des envieux.
Une bonne polenta en accompagnement,
Et du vin généreux, beaucoup, évidemment.
Avec des commensaux triés sur le volet,
De solides mangeurs, jamais des gringalets,
L’Oncle Pinet régnait avec cette recette
Sur un aréopage d’amoureux de la Fête.
Cessons pour aujourd’hui ce conte culinaire
Ma tripe est assoiffée, remplis ras-bord mon verre
De ce nectar divin de la Coste-du-Rhône
Et laisse près de moi la coupe et la bonbonne !

 

Illustration originale Vincent Barbantan

Et pour qui voudrait se lancer dans la réalisation de ce plat aussi rare que succulent, Victoraïoli vous donne aussi l’indispensable liste des ingrédients et proportions, c’est juste après la balise Lire la suite

Le cercle des poètes retrouvé_n°26

(…) j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus. D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.

C’était le dimanche 7 décembre ; Patrick Modiano, prix Nobel 2014 de littérature prononçait son discours de réception devant l’Académie de Stockholm.

Pour l’écouter c’est la vidéo ci-après

Pour lire le discours dans son intégralité, rendez-vous sur BibliObs.

 

Le cercle des poètes retrouvé_n°25

Pas de poème dans ce n° 25 de nos pages consacrées à la poésie, mais une vidéo ressuscitée des archives de l’Ina, avec de vrais morceaux de vrai poète à l’intérieur.

Nous sommes en 1962, dans la salle à manger de la villa Santo Sospir à Saint Jean Cap Ferrat. Jean Cocteau se projette d’une quarantaine d’années et s’adresse à la jeunesse de l’an 2000 qu’il ne peut qu’imaginer, il philosophe sur ce qu’a été sa propre jeunesse et sur celle de 1962, comparant les mentalités des différentes époques.

Il donne sa définition du poète,  » un intermédiaire, un médium de cette force mystérieuse qui l’habite « , avant d’aborder plus largement le rôle de l’artiste et la notion de « génie« . Il commente son besoin de peindre, la nécessité de travailler de ses mains, ce qui permet à sa tête de se reposer et de se ressourcer.

Puis il traite du progrès technique, de la science, et s’interroge sur le fait que le progrès ait pu, au fil des siècles, être stoppé par l’intolérance, l’incompréhension, en particulier religieuse.

 

Le cercle des poètes retrouvés_n°24

NINO

Il y croyait aux tournecieux
Au vent et à l’envers des cieux
C’était un jour de tournesol,
Un chien ramenait dans sa gueule
Pour le déposer sur son seuil
La moisson de sang des journaux
Il y croyait au tourneciel
À la Louisiane et aux abeilles
Un jour de grippe transalpine
Il a bu une carabine
Et s’est endormi dans ses vignes
Le vin garde son dernier mot.
On n’a pas retrouvé Mirza
Mais les yeux de Mona Lisa
Arrosent ses champs de colza
Gaston se murge au casino
Il y croyait au tourneciel
Au sud, aux chevaux et au miel
Un après-midi de faïence
A éclaté dans le silence
Le même bruit quand s’élance
Une larme contre un piano
Nino

Allain LEPREST

Edmond Charlot_hommage

proposé par Pascal Campel

2015, année Charlot. Edmond Charlot, un homme à qui la littérature doit tant, mais hélas ! Méconnu, ou pire oublié.

 

Edmond Charlot s’est éteint il y a dix ans, à Pézenas, au terme d’une vie d’inlassable militant du livre. Dès 1936, il a 21 ans, il édite « Révolte dans les Asturies » d’un de ses anciens condisciples du lycée d’Alger, un certain Albert Camus, en 1937 « L’Envers et l’Endroit » puis en 1939 le solaire « Noces ». Dans cette avant guerre il édite, toujours à Alger, Claude Roy, Emmanuel Roblès, puis pendant la guerre en 1941 « Manosque des plateaux » de Giono ou « L’armée des ombres » de Kessel. Sans oublier « Le silence de la mer » de Vercors dont le texte lui avait été envoyé de Londres par la France Libre. Qui se souvient que la paix retrouvée il éditera « Le mas Théotime » d’Henri Bosco, puis « La vallée heureuse » de Claude Roy, tous deux prix Renaudot l’un en 1945, le second en 1946. Qui se souvient encore que « Les hauteurs de la ville » de Claude Roy, prix Femina 1948 était publié par Edmond Charlot.

Mais Charlot, l’algérois, c’est d’abord l’homme qui avait la Méditerranée au cœur, et le souci d’une littérature des deux rives révélant certes Camus, Roy, Roblès, mais aussi Amrouche, ou Feraoun. Un engagement intellectuel qui lui vaudra deux plasticages, l’OAS, et la perte d’inestimables archives sur Camus. Un engagement auquel, contre vents et marées, il ne dérogera jamais. Ainsi dans les années 80 à Pézenas où il s’est installé il lancera, avec la complicité des éditions Domens une nouvelle collection « Méditerranée Vivante ». Elle existe toujours…

Cent ans après sa naissance, 10 ans après sa disparition, 2015 sera un hommage à cet éditeur infatigable, avec plusieurs rendez vous, à Paris, Vézelay, mais aussi à Pézenas et dans toute la région :

– 25 mars : « L’école d’Alger », 1° avril « L’éditeur de la France Libre », 8 avril « Edmond Charlot et les peintres », trois conférences de Guy Dugas à Montpellier.

– Avril/ Octobre : exposition au Musée du Livre et des Arts Graphiques-Montolieu (Aude)

– Mai/Octobre : exposition « Charlot, la poésie et les revues »- Centre Joe Bousquet-Carcassonne

– Septembre : colloque du Centenaire- Montpellier et Pézenas.

 Pour en savoir plus : centenaireedmondcharlot@orange.fr

Voir le film en entier : http://www.filmsdocumentaires.com/fil…

Le cercle des poètes retrouvé_n°23

Nadav Lapid : la poésie à l’épreuve des temps

Deux ans après la sortie De son film « Policier », Prix spécial du jury au Festival de Locarno 2011, Nadav Lapid est de retour en France avec L’Institutrice, présenté cette année à Cannes dans le cadre de La Semaine de la Critique et à voir en salles dès le 10 septembre.

Le cinéaste évoque ce portrait à charge d’une société contemporaine où la poésie, si elle a survécu, tend à disparaître complètement, dissoute dans la vulgarité.


Cannes 2014 — Nadav Lapid : portrait de l… par Universcine

 

Le cercle des poètes retrouvés_n°22

Sur une entrée de parking, j’écris ton nom

Pas de poème cette semaine dans cette rubrique, mais un coup de gueule et de blues en ayant appris qu’à Saint-Brice-sous-Forêt, le conseil municipal a voté la démolition de la maison de Paul Éluard, avant de proposer de la donner aux héritiers devant la levée de boucliers.

Moindre mal sera donc fait, mais il est tout de même enrageant qu’il ait fallu une levée de boucliers pour que des élus du peuple ouvrent les yeux sur ce qui aurait dû leur tomber sous le sens.

Comment peut-on envisager de transformer en quelques places de parking une maison où est né le surréalisme, un lieu où Paul Éluard a accueilli Louis Aragon, Robert Desnos, André Breton, Jean Arp et autre Francis Picabia ? Par quelle inculture crasse peut-on en arriver là, à moins, nous n’osons le penser, qu’il s’agisse d’une volonté de faire table rase avec une culture devenue politiquement gênante pour certains ?

Un parking de 240 places nommé Paul Éluard !

Que faut-il comprendre lorsque, même après la levée de bouclier et l’engagement à trouver une solution plus honorable, l’édile de Saint Brice peut encore ajouter : « Paul Éluard est un grand nom de la littérature et nous n’avons rien contre lui. Avoir un parking à son nom n’est pas quelque chose de déshonorant. Nous voulions faire un massif fleuri, avec une plaque et un buste à la place de la maison, car nos finances ne nous permettent tout simplement pas de la rénover. »

Merci pour le buste et le massif fleuri, mon bon meussieur ! Quant à l’argument bien connu des finances, on peut noter que la mairie a su trouver les 600 000 euros nécessaires pour 240 places de parking. Pour le reste, des démarches avaient-elles seulement été entreprises auprès du Patrimoine, ou quelque autre organisme ou mécène ? Sans doute pas quand on réfléchit buste et massif fleuri. Et c’est bien ce qui nous met en colère.

Article sur l’Huma pour en savoir plus :  http://www.humanite.fr/sur-une-entree-de-parking-jecris-ton-nom-549249?IdTis=XTC-FT08-A9X00M-DD-DMCLQ-6VU#sthash.qSUBHhxm.d0ranwAa.dpuf

Le cercle des poètes retrouvé_n°21

Adieu, mon capitaine !

L’intitulé de notre rubrique habituelle consacrée à la poésie était bien évidemment calqué sur Le Cercle des poètes disparus, scénario original que le réalisateur Peter Weir porta à l’écran en 1989, pour un des meilleurs rôles et une magistrale interprétation de Robin William, alias John Keating.

Mais le « capitaine » vient de se barrer, il n’enseignera plus la poésie, ni le Carpe Diem, ni le courage de ses opinions, que ce soit à l’écran comme dans la vraie vie. À l’heure des interminables débats sur ce que devrait être un enseignement de qualité, nous avons choisis les mêmes extraits que ceux proposés par Gabrielle Teissier K. sur son blog Mediapart. Par-delà l’hommage à L’homme bicentenaire, à celui de Will Hunting ou de Good morning Vietnam, puissent ces quelques images du Cercle des poètes disparus nous rappeler combien la poésie a toujours été incontournable dans la construction de la liberté de pensée, comme celle d’une véritable humanité.

Capitaine, mon capitaine, mille mercis !

Le cercle des poètes retrouvé_n°20

Si les oliviers connaissaient les mains qui les ont plantés, leur huile deviendrait des larmes. (Mahmoud Darwish)

Mahmoud Darwish était une des figures de proue de la poésie palestinienne. Il était né en 1941 à Al-Birwah alors que la Palestine était sous mandat britannique, et mourut en 2008 à Houston (Texas). Sa fiche Wikipédia est ici, mais nous conseillons à nos sémaphorien-nes amateurs de poésie d’aller faire un détour sur ce site consacré : http://mahmoud-darwich.chez-alice.fr/poemes_palestiniens.html

 « Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence. « 


Identité

Ce poème, écrit en 1964, est devenu comme un refrain magique enflammant les cœurs et déchaînant les sentiments de fierté et d’enthousiasme des Palestiniens.

Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été !
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers…
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille – je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines…
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
…avant l’éclosion de l’herbe
Mon père… est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan – être
Sans valeur – ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis – cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.

Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur du charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
…elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym

Mon adresse :
Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes… à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !

Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
…à ce que l’on dit !

DONC

Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

Le cercle des poètes retrouvé_n°19

« J’écris dans un pays dévasté par la peste »

…..

J’écris dans ce pays que les bouchers écorchent
Et dont je vois les nerfs les entrailles les os
Et dont je vois les bois brûler comme des torches
Et sur les blés en feu la fuite des oiseaux

J’écris dans cette nuit profonde et criminelle
Où j’entends respirer les soldats étrangers
Et les trains s’étrangler au loin dans les tunnels
Dont Dieu sait si jamais ils pourront déplonger

J’écris dans un champ clos où des deux adversaires
L’un semble d’une pièce armure et palefroi
Et l’autre que l’épée atrocement lacère
À lui pour tout arroi sa bravoure et son droit

J’écris dans cette fosse où non plus un prophète
Mais un peuple est parmi les bêtes descendu
Qu’on somme de ne plus oublier sa défaite
Et de livrer aux ours la chair qui leur est due

J’écris dans ce décor tragique où des acteurs
Ont perdu leur chemin leur sommeil et leur rang
Dans ce théâtre vide où les usurpateurs
Ânonnent de grands mots pour les seuls ignorants

…..

Louis Aragon

Le cercle des poètes retrouvé–n°18

Les oiseaux de passage

Écrits par Jean Richepin (1849-1926), Les oiseaux de passage font partie du recueil La chanson des gueux, ouvrage introuvable aujourd’hui dans son intégralité et qui valut à son auteur un procès pour outrage aux bonnes mœurs, suivi d’un mois de taule.

Voici ce qu’écrivait Léon Bloy en 1877 dans sa Lettre à Jean Richepin : « En réalité, vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus possible et faire du bruit dans le monde. Vous êtes naturellement un cabotin, comme d’autres sont naturellement des magnanimes et des héros. Vous avez ça dans le sang. Votre rôle est d’épater le bourgeois. L’applaudissement, l’ignoble claque du public imbécile, voilà le pain quotidien qu’il faut à votre âme fière. »

N’en déplaise à Léon Bloy, le public imbécile s’est largement agrandi depuis que Georges Brassens a mis en musique quelques strophes de ces oiseaux de passage, ces poètes, ces fous, ces fils de la chimère, ces assoiffés d’azur qui vont, tout leur désir le veut, par-dessus monts et bois et mers et vents, et loin des esclavages. Et s’il faut suivre la règle de toujours dédier un poème à quelqu’un ou quelqu’une, alors que cette page soit en double dédicace, d’abord aux infatigables cabotins intermittents de la scène, ensuite au très fatigant Pierre Gattaz qui, de ces mêmes oiseaux, ne saurait recueillir que leur fiente.

Plusieurs artistes ont repris les strophes mises en musique par Brassens, dont l’excellente version, en 1979, de Maxime Le Forestier. Mais le flambeau se transmet toujours, et c’est la version de Les Maux de zOé que nous vous invitons à découvrir aujourd’hui. C’était au Festival des Bienvenus, organisé par le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF) Cinémaux.
Les Maux de zOé

La version intégrale du texte de Richepin se trouve ici : http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_richepin/les_oiseaux_de_passage.html

Les strophes choisies pour la chanson se trouvent après la balise Lire la suite

Le cercle des poètes à retrouver_n°17

Parce qu’en ces temps de grandes commémorations où retentissent les hymnes nationaux, il serait pour le moins inconvenant d’oublier d’autres chants qui ne participèrent pas moins à la libération…

La chanson d’Anna Marly « Le Chant des partisans »
Paroles de Joseph Kessel et Maurice Druon

Ami, entends-tu le vol noir du corbeau sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans c’est l’alarme.
Ce soir, l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

Montez de la mine, descendez des collines camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé ! Les tueurs à la balle et au couteau tirez vite !
Ohé ! Saboteur, attention à ton fardeau, dynamite !

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères !
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse la misère !
Il est des pays où les gens aux creux des lits font des rêves !
Ici, nous vois-tu, nous on marche, nous on tue nous on crève.

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.
Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre a ta place.
Demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes.
Chantez compagnons dans la nuit la liberté vous écoute.

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh…

 

Un peu d’histoire à propos du Chant des partisans
Née le 30 octobre 1917 à Saint-Pétersbourg, pendant la Révolution russe au cours de laquelle son père fut fusillé, Anna Betoulinsky quitte la Russie pour la France au début des années 1920 avec sa mère, sa sœur et sa nounou. À l’âge de treize ans la nounou lui offre une guitare. Ce cadeau dont elle ne se séparera jamais va bouleverser sa vie.

Quelques années plus tard, elle prend le nom d’Anna Marly (patronyme trouvé dans l’annuaire) pour danser dans les Ballets russes avant d’entamer une carrière de chanteuse dans les grands cabarets parisiens. Anna Marly connaît un nouvel exode en mai 1940 qui la mène, via l’Espagne et le Portugal, à Londres en 1941 où elle s’engage comme cantinière au quartier général des Forces françaises libres de Carlton Garden. C’est là qu’elle compose, à la guitare, en 1942, les paroles russes et la musique de son Chant des partisans. L’année suivante, toujours à Londres Joseph Kessel et Maurice Druon écrivent les paroles françaises de ce chant. Le Chant des partisans, « La Marseillaise de la Résistance », fut créé en 1943 à Londres. Immédiatement, il devint l’hymne de la Résistance française, et même européenne. Il est aussi un appel à la lutte fraternelle pour la liberté : « C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères » ; la certitude que le combat n’est jamais vain : « si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place ».

Devenu l’indicatif de l’émission de la radio britannique BBC Honneur et Patrie, puis comme signe de reconnaissance dans les maquis, Le Chant des partisans était devenu un succès mondial. Anna avait choisi de siffler ce chant, car la mélodie sifflée restait audible malgré le brouillage de la BBC effectué par les Allemands.

Version par Les Stentors

Le cercle des poètes retrouvé_ n°16

 

Gascarille nous avait déjà gratifié (le cercle des poètes n°8) de ses traits mordants, incisifs, mais toujours réflexifs. Nous le retrouvons avec plaisir pour ce Léo de Hurlevent, en référence à Léo Ferré à qui Maurice Fanon rendait hommage lors d’un Grand Échiquier. Sans doute l’hommage se double-t-il d’une autre référence : « Ils ont voté… et puis après ? ». Nous tenions à partager ce sombre mais lucide constat : comment la démission de nos singes savants a préparé le lit dont on ne revient pas.

Ils ont voté… Reviens Léo de Hurlevent !

Racontes-nous comment on peut tomber si bas,

Comment la démission de nos singes savants

A préparé le lit dont on ne revient pas.

 

Le mensonge, la peur, et toutes les hantises,

Dans ce pays trop vieux, sans orgueil et sans honte,

Populace gonflée d’envie et de bêtise,

De délateurs zélés et de régleurs de compte !

 

On connaît la chanson, les coupables d’office,

Fausses évidences, propagande de secte,

Les censeurs déjà là, prêts pour le sacrifice,

Pas le temps de trembler, la pensée est suspecte.

 

Les nouveaux sont sournois, ils avancent masqués,

Ajusteurs repentis virés idéologues,

Ces orateurs formés aux noces et banquets,

A défaut de programme offrent un catalogue.

 

État français pas mort, les racines du mal

Nous ont donné hélas ces tristes rejetons,

Comme si c’était peu d’un président normal,

Voici venir le temps des élus faux jetons.

 

Le travail, la famille et la patrie : le retour.

Le Vel‘d’hiv et Drancy ont quelques nostalgiques,

Pas de souci car on en trouvera toujours,

Pour recoudre l étoile et manier la trique !

 

Léo pauvres de nous, que nous arrive-t-il,

Se peut-il que l’on ait oublié la leçon,

Si notre liberté ne tient plus qu’à un fil,

Sommes-nous devenus à ce point aussi cons ?…

 

GASCARILLE

Mars 2014

le cercle des poètes retrouvé_n°15

À bas les masques

 

 

À bas les masques

Du carnaval des certitudes.

Le masque de force

Et celui de gloire

Le masque de la puissance

Et celui du pouvoir.

 

À bas les masques

Du carnaval des mensonges

Le masque des sourires en coin

Et celui des mains mal tendues,

Le masque des gestes en trop

Et du verbe glorieux.

 

À bas les masques du carnaval de l’hypocrisie

Le masque des fausses gentillesses

Et des bonnes intentions

Celui des « presque » et des « à peu près »,

Celui des « on voudrait bien »

Et des « si j’avais su ».

 

À bas les masques, tous les masques

À bas tous les masques,

Et que, demain, surgisse en moi

L’Homme nouveau

 

Albéric de Palmaert