L’irresponsabilité des responsables

Les grands médias n’ont pas cru bon attirer l’attention sur le fait que Manuel Valls soit cité à comparaître le 5 juin 2014 devant le tribunal correctionnel de Paris. Il est vrai que ça la fout mal au moment où l’hidalgo accède à Matignon. Mais l’association la Voix des Rroms ne pouvait quand même pas oublier toute une série de propos tenus en 2013, et qui sont considérés comme une provocation « à la discrimination, la haine ou la violence à l’égard d’un groupe de personnes» (selon les termes de l’article 24 alinéa 8 de la loi du 29 juillet 1881) en raison « de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ». La loi prévoit des sanctions pénales qui peuvent aller jusqu’à un an d’emprisonnement, 45 000 euros d’amende et l’inéligibilité pendant 5 ans.

Tout un chacun se doute un peu de ce que sera l’issue d’un tel procès, et c’est bien ce qui a poussé Éric Fassin à titrer son billet de blog paru dans Libé et Mediapart : L’irresponsabilité des responsables.

Pour rappel, le ministre de l’Intérieur déclarait entre autres propos que les Roms « ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation » : « nous le savons tous, la proximité de ces campements provoque de la mendicité et aussi des vols, et donc de la délinquance ». En de conclure que « les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie ».

On apprend sous la plume de Fassin que l’avocat de la Voix des Rroms conteste la compétence de la Cour de justice : le ministre « est dans l’exercice de ses fonctions lorsqu’il donne des instructions, […] mais pas lorsqu’il intervient dans les médias pour donner son opinion ». En outre, « la République française ne reconnaissant pas la notion de race », il ne « pourrait être dans l’exercice de ses fonctions lorsqu’il prône un traitement différencié concernant des personnages à raison de leur origine. » 

« Bref, un ministre ne saurait parler au nom de la République s’il tient des propos racistes, note encore Éric Fassin. Sans doute les défenseurs de Manuel Valls rétorqueront-ils que, à l’instar du président de la République, les ministres du gouvernement bénéficient d’une forme d’immunité. Toutefois, ce serait reconnaître que nos gouvernants, au contraire de nos concitoyens, peuvent impunément s’adonner à la parole raciste. Cela reviendrait à instituer légalement un paradoxe : d’un côté, la République est fondée sur le rejet du racisme ; de l’autre, le racisme échapperait aux poursuites dès lors qu’il exprime la politique gouvernementale.

photo Reuters

Cette chronique a aussi été publiée dans Libération le 12 avril 2014, sous le titre : « Manuel Valls poursuivi par les Roms ».

Siouplaît, pas de rom dans mon pastis !

Pas une semaine sans articles sur les Roms. Pour ne reprendre que les derniers, cette gamine de 8 ans morte brûlée dans l’incendie partiel d’un campement, l’arrestation du sombre individu qui balançait des acides sur les Roms qui dorment dans les rues parisiennes ou, plus près de notre Petite Camargue, voir les articles de Midi Libre sur « le camp de la honte » à la sortie de Caissargues.

Ils ne sont pourtant et toujours que 18 000 en France, les semaines et les mois passent, et aucun ministère n’est à même de mettre en œuvre ne serait-ce qu’un semblant d’humanité pour régler le problème. Faut dire qu’après les propos exclusifs de l’hidalgo Manuel Valls, on ne peut guère s’étonner de ce que les gros bœufs franchouillards se trouvent légitimés à participer aux manœuvres d’expulsions. Mais il faut dire aussi que les mêmes franchouillards n’ont pas attendu Manuel Valls pour étaler leur bêtise crasse.

Le document audio qui suit n’est pas neuf dans le sens où il a été enregistré en 2012. Mais comme strictement rien n’a changé depuis…

Des habitants du quartier Saint-Joseph, au nord de Marseille, étaient en colère parce que des Roms campaient dans une bastide abandonnée. Des Roms qui, quelle horreur, avaient l’eau et l’électricité, et même des enfants qui jouaient dehors ! Des enfants qui jouent… l’horreur qu’on vous dit !

Voici 7 minutes de racisme ordinaire chez des gens « ordinaires », un racisme décomplexé qui nous ferait bien rire s’il n’était pas aussi terrifiant. Et non, ce n’est pas du Pagnol, lui n’aurait jamais osé. (note : la musique est de Massilia Sound System / Ma ville est malade)

« Je rentre pas, y’a la tuberculose ! »

Tous les chemins mènent aux Roms

C’est une des micro-conférences de TEDxParis qui nous avait échappé. Elle se tenait en 2012, ce n’est donc pas très ancien, et ça l’est d’autant moins que le sujet n’est toujours pas sorti de l’actualité. Nous la dédions particulièrement à Manuel Valls, qui n’a pas dû la voir ou la comprendre, mais aussi à tous ceux qui se demanderaient encore à quoi les Roms ont vocation.

TEDxConcorde 2012 – Clair Michalon – Les Roms, derniers porteurs de notre culture d’origine.

A Gardanne, le chef de la police et les roms…

A Gardanne (Bouches du Rhône) un témoignage du chef de la police, Christian Huc, interviewé par Rue 89 nous donne une idée des résultats obtenus au bout d’un an par la volonté d’une municipalité et de ses agents.

La mairie de Gardanne représentée par son maire Roger Meï (élu PCF depuis 1977) se trouve confronté en 2012 à l’arrivée de clandestins et au lieu de les expulser, il fait le choix de les installer sur un terrain minier désaffecté « le puits z » un peu à l’écart de la ville en contre partie de la signature d’une Charte pour le vivre ensemble. Cette charte datant du 12 février 2013, s’engage à accueillir 12 familles roumaines recensées sur liste nominative..

« Un équilibre difficile, fait de perpétuels allers-retours entre ce qui marche pour faire respecter des règles, et ce que la loi exige (« la main de fer dans un gant de velours », dit-il), qui a plutôt réussi à l’expérience ».

« A Gardanne, qui compte autour de 21 000 habitants, les gens ont encore du mal à voir les choses de cet œil. Dans une commune au paysage industriel parsemé de terrils, où « si tes grands-parents n’étaient pas mineurs, tu n’es pas vraiment gardannais », la nouvelle actualité du puits de mine n’a pas manqué d’agiter les esprits »

Le camp ayant une capacité d’accueil de 80 personnes pour des raisons de salubrité, toute famille supplémentaire se trouve refusée selon un cadre défini au départ.

On peut constater également des plaintes de villageois incriminant systématiquement les Roms de cambriolages, certes en recrudescence, mais la coïncidence étant voulue par des délinquants « gardanno-gardannais » connus des services de police et de gendarmerie.

Il est rom et son fils s’appellera Christian, comme le flic… Reportage à Gardanne en octobre 2013 © Audrey Cerdan/Rue89. Article entier ici : http://www.rue89.com/2013/11/05/est-rom-fils-sappellera-christian-comme-policier-247032

Ce qui se joue autour de Leonarda

Un État a le devoir de faire ce qui est juste.

Pour des raisons de droits que nous respectons, Sémaphores ne peut reproduire plus que les citations suivantes de l’article de maître Eolas, avocat au barreau de Paris. L’article est plutôt long mais il est à notre sens le plus complet, s’attachant à tous les détails de l’enquête de l’IGA et ce d’un point de vue parfaitement légaliste, outre l’aspect humaniste de maître Eolas sur lequel il nous plaît d’insister. Jamais Leonarda n’aurait dû devenir une « affaire ». Car des Leonarda il y en a effectivement des centaines, à nous de veiller à ce qu’elles ne se transforment pas en centaines d’affaires.

 

«  » »On a beaucoup entendu dans l’affaire Leonarda qu’il fallait respecter les décisions de justice. Cet argument n’a aucun sens ici. Aucune décision de justice n’a ordonné l’expulsion (je devrais dire la reconduite à la frontière mais zut) de Leonarda, ni même de son père.

(…) Dans cette affaire, c’est le préfet du Doubs qui a décidé de refuser un titre de séjour à Resat D… et lui seul. Le juge administratif a juste estimé que les arguments soulevés par Resat D… contre cette décision n’étaient pas fondés.

Voilà pourquoi il est inexact d’invoquer l’autorité de décisions de justice : c’est une décision administrative et rien d’autre, qui est aussi légale que l’aurait été la décision contraire, et rien n’empêchait à tout moment l’administration de changer d’avis et de délivrer un titre de séjour, sans même qu’elle ait à s’en expliquer.

(…) La conclusion du rapport de l’IGA est que la loi a parfaitement été respectée, et c’est une antienne qui a été souvent reprise. Et je reconnais volontiers que rien de ce que j’ai pu lire sur cette affaire ne m’a laissé penser qu’une illégalité avait été commise. Mais, car il y a un mais, on l’a vu, la loi dit que l’administration peut faire largement ce qu’elle veut, hormis quelques cas restreints. Lire la suite

L’ignoble politique de Valls

mise à jour jeudi 17 octobre_17 h

L’impunité de Manuel Valls au gouvernement vient de prendre fin. Mercredi, le premier ministre Jean-Marc Ayrault l’a clairement démenti en annonçant qu’en cas de « faute », l’arrêté de reconduite à la frontière de la famille de Léonarda sera « annulé ». Un signe de la fracture provoquée par la politique de Manuel Valls au sein du gouvernement.

mise à jour mercredi 16 octobre_18 h

Mercredi 9 octobre dans le Doubs, Léonarda Dibrani, une élève de 15 ans a été interpelée dans le cadre d’une sortie scolaire avant d’être expulsée du territoire. Elle était Rom.

Ainsi ne suffit-il pas à Manuel Valls de décréter que les Roms ne veulent pas s’intégrer. S’il en trouve qui le sont, alors il les pourchasse jusque dans les écoles. Pour les désintégrer ?

Cette politique inhumaine est une honte pour la France et salit la République. Elle renvoie à des pratiques qui rappellent les heures les plus tragiques de notre histoire. Décidément, la lepénisation des esprits a pris ses quartiers place Beauvau. Car ne nous y trompons pas,derrière les expulsions, il s’agit bien de chasse aux pauvres et de contamination brune.

Il aura fallu 24 heures pour qu’on puisse lire dans Libé les premières réactions outragées de responsables socialistes. «C’est en contradiction totale avec les instructions données», s’élève Sandrine Mazetier, chargée des questions d’immigration au PS. «J’ai dit qu’il fallait se rapprocher très vite du ministre de l’Intérieur, de voir ce qui pourrait être fait pour rattraper cet excès de zèle, explique Laurence Rossignol, porte-parole du PS. Au BN, tout le monde était d’accord pour dire qu’il y a eu une bavure.»

Ah bon ? Il n’y a qu’une bavure qui fasse réfléchir les guignols solfériniens ? Le reste des démantèlements de campements est devenu une routine assumée, une possible politique dite de gauche…

D’Anne Hidalgo, pour qui « Paris ne doit pas devenir un campement géant de Roms », jusqu’à NKM qui déclare que les Roms font du harcèlement de Parisiens », c’est la même musique, une escalade de petites phrases qui voudrait installer progressivement l’idée qu’il y a un problème Roms en France. Mais il suffit d’échanger le terme « Roms » par celui de « juifs » ou d’ »arabes » et peut-être mesurerons-nous mieux la gravité de la vague brune qui menace l’idéal républicain.

À Sémaphores, nous préférons penser comme Éric Coquerel qu’« Il y a plus de délinquants dans les 500 plus grandes fortunes que dans n’importe quel camp de Roms »

photo extraite du film La rafle

Daniel Schneidermann a titré sa chronique matinale de ce 16 octobre :  Leonarda, la politique du chiffre a un prénom

 « Deux récits. Un récit du terrain, diffusé par Internet, hors des médias établis (lesquels ont pris l’affaire en marche avec quelques cahots, le journal matinal de France Inter s’étant par exemple ouvert sur un « Et revoilà le dossier des Roms »). Et la version officielle de l’administration, lénifiante comme toutes les versions officielles. Diffusé le premier, contraignant le second à la défensive, le récit de RESF a gagné la bataille du storytelling, forçant les socialistes à la position impossible de se dresser contre l’exécution de décisions de justice, et de feindre de se réveiller contre les conséquences d’une politique du chiffre en matière d’expulsions, la même que sous Sarkozy, qu’ils endossent sans broncher depuis un an.

Cette politique a maintenant un prénom. Valls a désormais sur les bras l’expulsion de Leonarda, comme Hortefeux avait été éclaboussé du sang du petit Ivan, défenestré en 2007 pour échapper à la police. C’est moins grave ? Léonarda est toujours vivante ? Valls va peut-être devoir annuler l’expulsion ? Peut-être. Mais ce pouvoir, comme le précédent, n’est pas à l’abri d’une nouvelle affaire Ivan. On frémit en tout cas à l’idée que la version Valls aurait pu être la seule (ou même la première) disponible. »

Lire le récit très détaillé du Réseau Éducation Sans Frontières : http://www.educationsansfrontieres.org/article47712.html

Sur Médiapart, le récit d’une enseignante parmi d’autres…

Les Roms, invisibles de l’école

Dans chacune de mes classes, depuis 5 ou 6 ans, il y a 3 ou 4 élèves silencieux, assis tout au fond, sages et perdus. Quel que soit le niveau, de la 6è à la 3è, ils me regardent et m’écoutent sagement. Fidèles, ils sont là, chaque année mais toujours aussi perdus. Ils peuvent aussi disparaître du jour au lendemain… Parfois, l’un d’entre eux dit quelques mots, semble comprendre de petites choses. Mais le plus souvent, ils savent à peine dire bonjour, se font tout petits et ne demandent jamais rien. Des cibles idéales, en somme.

Ils sont parfois en France depuis longtemps, mais ne sont scolarisés que depuis peu : c’est la condition pour que leurs parents aient un logement. Éparpillés dans toutes les classes, ils se retrouvent à la récré, à la cantine, et, surtout, dehors. Là, si on habite dans le quartier, on aperçoit les filles qui portent de gros bidons et marchent jusqu’à un campement. Pendant que d’autres traînent dans la cité, jouent à la console ou au ballon, elles marchent, portent l’eau si précieuse sur des kilomètres. Elles ont 8, 10, 14 ans. Et quand elles m’aperçoivent, elles me saluent en riant, un peu étonnées.  Lire la suite

Enfants Roms: l’autre tweet de Valérie

Philippe Alain, cette lettre à l’attention de Valérie Trierweiler a été publiée le sur son blog Mediapart. C’était l’été, l’hidalgo qui nous sert de sinistre de l’Intérieur n’en faisait déjà qu’à sa tête, pas de quoi s’étonner que cette lettre ressurgisse ces jours-ci au vu de « l’avancement » de la situation.

@Valtrier

Je m’appelle Marcel et j’ai 7 ans. Je fais partie des 900 Roms de Lyon que monsieur Valls a décidé de jeter à la rue en application de décisions de justice dont je ne conteste nullement la légalité mais dont je voudrais porter à votre connaissance l’inhumanité.

Je pensais tout d’abord vous envoyer moi aussi un tweet, mais devant tout ce que le gouvernement et la police nous font subir en ce moment, je n’ai pas pu me limiter à 140 caractères et je vous prie de m’en excuser. J’ai donc décidé de vous écrire une lettre. Si tout cela continue, c’est un livre que je vous enverrai.

Il y a quelques mois, j’ai lu un de vos tweets, ou plutôt deux. Je ne veux pas vous parler de celui qui a fait les premières pages alors qu’il aurait dû être oublié mais plutôt de celui qui a été oublié alors qu’il aurait dû faire les premières pages.

Vous avez écrit : « Rapport de l’Unicef : 10% d’enfants pauvres en France. Une information qui mériterait l’indignation et la Une. Pas la banalisation. »

Tout d’abord, je voulais vous remercier pour l’attention que vous portez aux plus démunis et particulièrement aux enfants pauvres. Je voulais aussi vous signaler que selon ce même rapport de l’Unicef, le taux de pauvreté qui frappe les enfants en Roumanie n’est pas de 10%, mais de … 76%. (1) Vous comprenez sans doute pourquoi mes parents ont décidé un jour de tout quitter pour venir s’installer en France. Qu’auriez-vous fait à leur place ? Vous seriez restée en Roumanie ou vous auriez décidé de partir dans l’espoir de donner une vie meilleure à vos enfants ?

Une vie meilleure… Quelle utopie… Depuis quelques jours, c’est un véritable enfer que je vis avec ma famille.

Mardi matin, j’ai été expulsé « d’un campement insalubre » en application d’une décision de justice. Je ne sais pas pourquoi cette expulsion a eu lieu au mois d’août. Le jugement et le commandement de quitter les lieux ont été notifiés au mois de mai. De mauvaises langues disent que monsieur Valls a attendu le milieu de l’été pour expulser tout le monde en même temps dans l’espoir que cela passerait inaperçu. Lire la suite

La lettre d’un Manouche à Manuel Valls

en avant-propos, cet extrait d’une lettre que l’écrivain Gustave Flaubert adressait à Georges Sand en juin 1867.

«Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule, en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme.

Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.

C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.»

 

Manuel, souviens-t-en…

Par Jean-Claude Lefort, Député honoraire, Fils de Manouche.

« Quand on est de gauche, on n’a pas la matraque en guise de cœur. C’est un Français d’origine manouche qui t’écrit et qui écrit au Français de fraîche date que tu es. C’est un fils de «brigadiste» qui se rappelle à toi. Souviens-t’en : «Celui qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir.»

Manuel, tu as déclaré hier soir, sur BFMTV, que la situation était très différente pour toi, relativement à celle des Roms, car ta famille espagnole était venue en France pour fuir le franquisme.

Tu as été naturalisé français en 1982. Franco est mort en 1975. Sept ans avant ta naturalisation. Quand tu es devenu français, il n’y avait donc plus de dictature en Espagne. Tu avais donc « vocation », selon tes mots, à retourner dans ton pays de naissance, en Espagne. Tu ne l’as pas fait et je comprends parfaitement, de même que je comprends totalement ton souhait de devenir français. Cela sans l’ombre d’un doute.

Tu avais «vocation» à retourner à Barcelone, en Espagne où tu es né, pour reprendre tes propos qui concernaient uniquement les Roms. Celui qui t’écrit, en ce moment, est un Français d’origine manouche par son père. Mon père, manouche et français, est allé en 1936 en Espagne pour combattre le franquisme, les armes à la main, dans les Brigades internationales. Pour la liberté de ton pays de naissance, et donc celle de ta famille. Il en est mort (1), Manuel. Des suites des blessures infligées par les franquistes sur le front de la Jarama, en 1937. Je ne te demande aucun remerciement, ni certainement pas la moindre compassion. Je la récuse par avance. Je suis honoré en vérité qu’il ait fait ce choix, quand bien même il a privé ma famille de sa présence alors que je n’avais que neuf ans et ma sœur, dix-huit.

La guerre mondiale est venue. Et les camps nazis se sont aussi ouverts aux Tziganes. Tu le sais. Mais un nombre énorme de Manouches, de Gitans et d’Espagnols se sont engagés dans la Résistance sur le sol français. Ton père aurait pu en être. Il en avait l’âge puisque il est né en 1923. Georges Séguy et d’autres sont entrés en résistance à seize ans. Je ne lui reproche aucunement de ne pas l’avoir fait, bien évidemment. Mais je te demande le respect absolu pour celles et ceux qui se sont engagés dans la Résistance contre le franquisme, puis ensuite contre le nazisme et le fascisme. Contre ceux qui avaient fait Guernica. Et pourtant, à te suivre, ils avaient «vocation» à retourner ou à rester dans leur pays d’origine, ces «étrangers, et nos frères pourtant»…

Lire la suite sur L’Humanité : http://www.humanite.fr/politique/manuel-souviens-t-en-550018

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Nous n’avons pas exactement voté pour ça

Lettre ouverte à François Hollande, président socialiste de la république française.


Cher François Hollande, peut-être n’avez-vous pas tout à fait entendu par qui et pour quoi vous avez été élu. Sans doute votre élection a-t-elle en grande partie résulté d’un vaste mouvement de rejet de l’inacceptable, incarné par un représentant local de la multinationale ultralibérale qui s’acharne à détruire partout dans le monde et par tous les moyens les outils de la solidarité. Certes. Mais il ne semble pas que dans l’ensemble vous ayez été élu président de la république française par des gens qui rêvent d’un Tony Blair après l’inoubliable Margaret Thatcher, poursuivant la même politique destructrice en l’enrobant d’un sourire amical pour mieux en faire passer l’horreur.

Peut-être sous-estimez-vous cette réalité – et nous vous pensons suffisamment intelligent pour vous en rendre compte, en espérant que ce ne soit pas trop tard – mais vous avez été élu en bonne partie par un certain nombre de gens qui rêvent vraiment d’un autre monde que celui de la course au profit et de la déshumanisation générale. Des gens qui souvent œuvrent quotidiennement pour cela avec courage et dont certains, sans doute utopistes, imaginent par instants possible l’irruption d’un inespéré « hollandisme révolutionnaire » évoqué avec optimisme et malice par Emmanuel Todd.

Permettez-moi de soulever ici en quelques mots une question qui me tient à cœur et qui va au-delà des questions politiques au sens le plus courant du mot. Celle de l’importance des symboles.

Il est probable que vous ne mesuriez pas tout à fait la puissance des symboles, cher François Hollande, et c’est sans doute de notre faute à tous, nous dont le métier est d’essayer de raconter le monde, il faut la rappeler sans cesse, il faut que nous en parlions plus. Nous avons eu maintes fois chez nous et ailleurs la preuve ample et éclatante que les histoires que l’on raconte aux peuples, les tristement fameux «storytellings», ne sont la plupart du temps que des instruments de pouvoir creux, vides de sens, à l’usage totalement mensonger  – à la manière dont George Orwell en anticipa les sinistres dérives.

Il n’en reste pas moins que faire l’Histoire, comme vous y prétendez ambitieusement et je l’espère à juste titre, c’est également, et de tout temps, porter un récit, raconter une histoire tout en essayant de la faire, de façon à ce que l’on soit nombreux, ensemble, à la partager pour tenter de la mettre en route.

Or, comme le rappelait Mircea Eliade, les histoires, les contes et les mythes, instruments de transmission majeurs au sein de toutes les civilisations et de toutes les cultures, doivent absolument, pour être à même de nous instruire des éléments fondamentaux de l’existence, faire un bon usage des symboles. Les symboles sont des outils extrêmement puissants qui, dans toutes les cultures, ouvrent des fenêtres nouvelles dans l’imaginaire des hommes et les poussent à l’action. Ils ont ceci de particulier qu’ils parlent à chacun et à tous, à différents niveaux. Leur force évocatrice fait que chacun, à sa façon, les entend résonner au fond de soi, du fond de notre histoire commune, les savants comme les gens simples. Nous nous efforçons depuis longtemps de défendre en ce sens ce qu’on appelle «culture» et ce sont des symboles qui permettent de transmettre un certain horizon de l’humain vers lequel on doit tendre, de tenter de renverser les perspectives comme on doit le faire pour résister au pire et élever la condition humaine, pour forger les outils de la construction de l’humain.

Ce sont des symboles qui nous permettent de croire encore lorsque tout semble perdu, c’est avec des symboles que les anciens de la Résistance au nazisme ont transmis leurs valeurs, ce sont des symboles qui partout dans le monde portent aujourd’hui des mouvements d’«indignés» grandissants, des symboles qui ouvrent à l’humanité un horizon que le chiffre lui ferme. Et depuis Jaurès, on le sait, les socialistes ne peuvent ignorer la force des symboles.

Mais quels chemins mènent aux Roms ?…

Le sort fait aux Roms est un symbole fondamental d’un choix de civilisation. Au-delà de toutes discussions techniques et économiques, il porte une vision de notre avenir. Or, face à cela, c’est sous le poids écrasant, accablant, et pour beaucoup désespérant, d’une posture délétère et contradictoire que s’est déroulée votre première rentrée politique en tant que président socialiste de la république française. Lire la suite