« Poussée » du FN : 32 ans déjà !

La chronique de Daniel Schneidermann du 30 mars. « Je constate un effet, et je tente un bilan d’étape. » dit-il.

 Bilan ? Une bonne grosse alternance départementale gauche-droite, en attendant la future alternance droite-gauche, toutes deux typiques des « élections intermédiaires », dans toutes les démocraties du monde. Et le FN, le fameux FN ? Aucun conseil départemental conquis, donc, mais une « poussée », une « consolidation », une « implantation » : le FN a remporté entre 43 et 47 cantons. Après que toute la campagne électorale a tourné autour du FN, le résultat -abstention massive, et « poussée » du FN- est grosso modo identique à celui de la plupart des élections, depuis…depuis combien de temps, au fait ?

Quand ai-je commencé à entendre parler de « poussée » du FN ? En 1983, lors de la Municipale partielle de Dreux. Je m’en souviens : l’événement coïncide avec mon embauche en CDI au Monde. Coup de tonnerre : la mairie est emportée par une liste d’union entre la droite et le FN. Yves Montand, Simone Signoret et Simone de Beauvoir s’indignent. Jacques Chirac, lui, n’est pas spécialement choqué. Depuis, rien n’a changé. 32 ans qu’ils poussent, la fille après le père, en attendant demain la nièce et petite fille. Ils ont conquis des villes, les ont perdues, en ont conquis d’autres. Ils ont dérapé, de point de détail en Durafour crématoire, ont été condamnés, ont redérapé.

La presse écrite a multiplié les scoops sur le passé de tortionnaire du père, les conditions d’acquisition du château de Saint Cloud, les finances du parti, tandis que la télé multiplie depuis 32 ans les invitations, génératrices de bonnes audiences. Mille reportages ont tenté de distinguer au scalpel les électeurs (sauvables) des dirigeants. La « poussée » du FN structure depuis une bonne grosse génération la vie politique et le journalisme politique français. Un électeur de moins de cinquante ans aura passé toute sa vie de citoyen à redouter (ou espérer, pour quelques uns) le grand soir du FN. Et 32 ans plus tard, le FN reste désespérément pauvre en cadres locaux, au point de devoir recruter des candidats nonagénaires à l’insu de leur plein gré, et des débiles qui se lâchent sur Facebook, pour prétendre ensuite que leur compte a été piraté.

Mais il faut bien constater que le FN est utile. 32 ans, que cette « poussée » sert à la gauche classique à disqualifier à la fois la droite classique et, aujourd’hui, la gauche radicale, renvoyée dans l’enfer des « extrêmes ». 32 ans, que cette « poussée » sert aux deux grands partis à entonner le couplet du « vote utile », pour écraser les petits. 32 ans, que cette « poussée » étouffe / hystérise les débats sur la sécurité, la laïcité, ou l’identité nationale. Et s’il n’y avait que ceux-là !  Une bonne dizaine d’années déjà, depuis le référendum de 2005, que cette « poussée » sert aussi à interdire, sur le mode Quatremer, tout débat sur l’UE, ou même sur le libre-échange et la mondialisation (on ne va quand même pas « faire le jeu du FN »).

Je ne dis pas que c’est fait pour, c’est évidemment plus compliqué -même s’il a été établi que Mitterrand, dans les années 80, a fait pression sur la télé pour qu’on y invite Le Pen père plus souvent. Je ne dis pas non plus que le danger n’est pas réel. Ce n’est pas parce qu’on crie au loup depuis 32 ans, que le loup ne finira pas un jour par arriver. Je constate un effet, et je tente un bilan d’étape.

 

 Bonus sémaphorien : une des vidéos contenues dans l’article de Slate (lien dans l’article précédent), mais on conseille plutôt de lire l’article entier à ceux qui n’ont pas connu cette époque.

En mars 1983, pour la première fois, une liste commune RPR-FN est donc constituée.

 Plus une belle photo glanée sur Internet.
Il nous a semblé qu’elle parlait toute seule de ce qu’est la famille Le Pen…