Libéral Thermidor

Olivier Tonneau est blogueur dans la partie Club de Mediapart et ses « Lettres » sont, pardon du jeu de mots mais il s’impose, souvent du meilleur tonneau. En complément au précédent billet de Christian Salmon, voici la lettre publiée le 29 mai. (ndlr : le choix des photos illustrant l’article n’est pas de l’auteur mais de Sémaphores)

Dix-neuvième lettre : libéral Thermidor

Par Olivier Tonneau

Chers amis,

S’il est vrai, comme le suggère le beau documentaire de Jean-Robert Viallet, que la crise est la cause première de la montée du Front National, les chiffres annoncés au lendemain des élections européennes ne sont pas faits pour nous rassurer : le chômage continue d’augmenter et les impôts ont rapporté deux fois moins que prévu à l’État. Espériez-vous autre chose ? Non : ces tristes nouvelles ne suscitent plus aujourd’hui qu’une morne résignation.

Le plus affolant dans la situation actuelle n’est pas que les raisons de l’échec soient très faciles à comprendre ; c’est que les solutions sont bien connues. La première partie de cette lettre les récapitule en quelques mots. Mais si les solutions sont connues, comment le gouvernement peut-il ne pas les mettre en œuvre ? Je ne ferai pas l’injure à François Hollande et ses sbires de les prendre pour des imbéciles et j’explorerai dans la seconde partie de cette lettre l’autre explication possible : la malhonnêteté.

         Nous avons donc appris hier que malgré les augmentations d’impôts directs et indirects, les rentrées n’augmentent pas. Malgré la flexibilisation du marché du travail et le Crédit Impôt-Compétitivité, les entreprises n’embauchent pas. Comment ne pas voir que les deux échecs sont liés ? Se pourrait-il que les augmentations de TVA aient contraint les ménages appauvris à diminuer leur consommation, contribuant ainsi aux banqueroutes de TPE/PME privées de clients et diminuant d’autant les rentrées de l’État au titre de l’impôt sur les sociétés ?

Mais les TPE/PME n’ont pas fini de souffrir. C’est en leur nom que le gouvernement entend procéder à des exonérations de charges, qu’il veut financer en faisant des « économies », c’est-à-dire principalement en diminuant les dotations de l’État aux collectivités locales. Mais là où le bât blesse, c’est que les premiers clients des PME sont – vous avez deviné – les collectivités locales elles-mêmes. La vague de faillites n’est donc pas près de refluer. Le nombre de chômeurs augmentera donc, et l’État s’appauvrira d’autant. Mais comment un État toujours plus pauvre pourra-t-il indemniser un nombre de chômeurs toujours plus grand, sinon en creusant les sacrosaints déficits ?

A moins, bien sûr, qu’il ne rabote sur d’autres dépenses – peut-être les services publics ? Moins de subventions aux associations, moins de culture, moins de soutien aux plus fragiles, moins de lien social : plus d’isolement, de précarité, de solitude, d’ennui, d’angoisse, de sentiment de déclassement. Dans ces conditions, vous êtes sans doute comme moi sur des charbons ardents : le Front National baissera-t-il aux prochaines élections ? Les Français se seront-ils miraculeusement « rassemblés » ?

Trêve de balivernes. Il y a maintenant trois ans que les Économistes Atterrés publiaient un petit manifeste dans lequel ils prévenaient que l’austérité ne pouvait qu’étouffer l’activité, donc augmenter le chômage et diminuer les recettes, donc creuser les déficits, ce qui entraînerait davantage d’austérité en une spirale récessive sans fin.

Pauvres atterrés ! De quel adjectif les qualifier aujourd’hui ? Cela fait deux ans que leurs pronostics se vérifient ponctuellement – on rêve de voir leurs préconisations mises en œuvre. Elles sont nombreuses et je vous laisse les découvrir. Je n’en retiendrai ici qu’une seule: il faut relancer l’activité via des investissements massifs dans la fameuse « transition énergétique » porteuse de millions d’emplois (isolation thermique, géothermie, hydroliennes, recherche scientifique) mais également dans les services publics. Plus d’assistants sociaux, plus d’hôpitaux, d’instituteurs font un accroissement de bien-être, renouent le lien social, secourent les plus faibles, permettant un assainissement de la société – peut-être la décrue du Front National ? Oh les belles perspectives !

Tout cela serait possible si la Banque Centrale Européenne (BCE) pouvait prêter aux États à taux zéro, voire créer ex nihilo la monnaie qu’il leur faut (création monétaire qui aurait le petit inconvénient de provoquer un peu d’inflation mais aussi l’avantage de dévaluer un euro dont chacun s’accorde à dire qu’il est trop fort). Mais comme vous savez, les traités européens l’interdisent et privent au contraire les États de toute marge de manœuvre budgétaire. Tout revient donc à ce fameux Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG) que François Hollande avait promis de renégocier, ce dont il n’a rien fait.

                 Mais peut-être a-t-il du moins essayé ? Nous avons une preuve irréfutable du contraire : souvenez-vous. En 2012, la Grèce est engagée sur la pente d’une austérité qui va la dévaster, imposant la baisse des salaires et des retraites, le démantèlement des services sociaux et par conséquent le retour de la malaria, une épidémie de SIDA, l’explosion de la mortalité infantile, des suicides et de la prostitution. Les élections présidentielles approchent et déjà Syriza est très haut dans les sondages.

A l’aube de son martyr, la Grèce tient le sort de l’Europe dans sa main. Vous connaissez l’adage : si vous devez 500 euros à votre banquier, c’est un problème pour vous, mais si vous lui devez cinq milliards, c’est un problème pour lui. Si la Grèce avait refusé, à ce moment-là, d’obéir aux injonctions de la Troïka, l’Europe n’aurait eu d’autre choix que de mettre en place une autre politique : laisser la Grèce sortir de l’Euro, c’était condamner à la faillite instantanée la Société Générale, la BNP, la Deutsche Bank et donc plonger la zone euro dans une crise mortelle.

La victoire de Syriza eût été pain béni pour un président souhaitant réorienter l’Europe. Imaginez ce qui se serait passé si François Hollande avait annoncé que la France de gauche était prête à soutenir la Grèce dans son combat contre la Troïka ! Alors, la face de l’Europe aurait changé. Diplomatiquement impossible ? Mais il pouvait au moins espérer silencieusement en une victoire de Syriza. Il aurait alors eu beau jeu de dire à Angela Merkel : « Ni vous, ni moi n’y pouvons rien ; les Grecs ne céderont pas ; il faut renoncer à leur imposer l’austérité. La Banque Centrale doit donc leur prêter directement de l’argent pour engager un plan de relance de l’activité qui leur permette, à terme, de rembourser leur dette ». Lire la suite